Aux élections
du printemps de 1954 à Poly, Paul Beauchemin devient président de
l’Association des Étudiants de Polytechnique et Claude est élu, avec une
forte majorité de 173 votes, délégué de Poly à l’Association Générale des
Étudiants de l’Université de Montréal pour le mandat 1954-55. Créée en
septembre 1921, l’AGEUM a pour mission « de répondre aux besoins
collectifs et individuels des étudiants, de défendre et revendiquer leurs
droits et de remplir les obligations qui reviennent à la classe étudiante
dans la société ». Son action est politique en ce sens qu’elle discute
avec l’administration de l’université des questions relatives aux besoins
des étudiants. Dans les années ’50, de nouvelles préoccupations surgissent
notamment en rapport avec l’accessibilité à l’éducation.
Claude
devient alors membre du nouveau conseil de l’AGEUM. Il est convoqué à la
première réunion du 23 avril par le nouveau président Claude Tellier tout
juste élu par le conseil sortant de charge. Le but principal de la réunion
est d’élire le nouvel exécutif. Claude, tout excité de représenter Poly, se
rend sur la montagne dans le grand et beau bâtiment de l’Université au local
D225 dédié à l’association. Il rencontre les autres délégués de facultés,
dont Robert Bourassa, délégué de droit et fait la connaissance de l’aumônier
l’abbé Paul Grégoire que tout le monde appelle « Monseigneur Greg » ou « Le
Père » et qui participe aux réunions du conseil. Les postes à combler sont :
vice-président, secrétaire, assistant-secrétaire, trésorier et délégué à
l’Association athlétique. Assistent aussi, avec droit de vote, les
responsables des sociétés constitutives : Yves Guérard, directeur du
Quartier Latin, Jean-Marc Cordeau, président des Services universitaires et
le président de la Société artistique. Claude ne connaît pas Tellier mais en
arrivant au local le repère pour lui parler. Il découvre un gars bien,
chaleureux, pas compliqué, intelligent et agréable. Il lui semble très
dévoué. Tellier lui explique clairement les objectifs que l’Association
devrait viser. Claude l’aime et juge sur-le-champ qu’il fera un bon
président.
Tellier
préside la réunion qui regroupe une vingtaine de personnes. Il précise
l’agenda qui porte uniquement sur les élections et la date du prochain
congrès de l’AGEUM. Quelques délégués veulent y ajouter des items. Ils
s’expriment dans un français châtié, certains empruntent même un accent
français lorsqu’ils parlent. Claude est très impressionné par la qualité des
participants et son complexe d’infériorité, en rapport avec la qualité de
son français, prend le dessus et l’apeure. Nerveux, inquiet, il devient muet
devant cet auditoire de qualité. Cela le gêne et il se demande s’il pourra
un jour s’exprimer sans avoir l’air d’un non-instruit. Il espère que le
temps l’aidera à s’adapter à cette nouvelle situation. Les items proposés
sont refusés.
L’élection au
poste de vice-président est ouverte et un délégué propose Claude Dupras.
Celui-ci est estomaqué, surpris et pris au dépourvu. Non, non, il ne peut
accepter cette tâche, non pas parce qu’il est incapable de la remplir mais
parce qu’il aura le trac aux assemblées. Il craint de ne pas être en mesure
de défendre les projets qui lui seront confiés. Il ne bronche pas et regarde
Tellier espérant que celui-ci comprendra ce qu’il ressent. Un autre délégué
est proposé pour remplir le poste. Claude respire mieux. Il ne sera sûrement
pas élu car il ne connaît personne. Ce qu’il ne réalise pas, c’est que sa
réputation de bon organisateur a rejoint l’AGEUM suite à son travail à Poly
et aux grands succès des danses de Poly qu’il a organisées et auxquelles ont
participé plusieurs délégués présents à cette réunion. Claude est appelé à
dire quelques mots et voit là le moment de vérité. Il craint de perdre la
face. Il balbutie quelques mots avant de se ressaisir et, soudainement
devenu plus calme, exprime sa joie et sa fierté d’être membre de l’AGEUM et
ajoute vouloir faire de son mieux pour que chaque activité estudiantine
favorise l’amitié et la solidarité. Il se tait et un sentiment de honte
l’envahit. Il croit s’être très mal exprimé. Le vote a lieu et il est élu.
Quelle surprise ! Il n’en revient pas. Le voilà vice-président de l’AGEUM.
Sont aussi élus à l’exécutif : Guy Da Silva de médecine, secrétaire; Andrée
Sainte-Marie de pédagogie familiale, assistante-secrétaire, Denis
Diniacopoulos de sciences, trésorier. Yves Laferrière d’optométrie est élu
délégué à l’AAUM. Le congrès est fixé au 29 mai. Après la réunion, quelques
délégués l’approchent pour le féliciter pour la façon courte et précise avec
laquelle il s’est exprimé. Il en est fort surpris. Il rentre vite chez lui,
tout heureux, pour annoncer la grande nouvelle à ses parents. Charles-Émile
est très fier et Antoinette, tout en montrant sa joie, est inquiète que
toutes ces activités loin de Poly nuisent à ses études.
En plus des
sociétés constitutives mentionnées précédemment, l’AGEUM comprend : la
société féminine dont la présidente siège à l’exécutif, le magasin qui offre
ses articles à des prix étudiants, le service médical qui est toujours
disponible, l’aumônerie qui soigne les âmes et les consciences, le service
de placement et de logement, le publiciste, le directeur des relations
extérieures, le club des relations internationales qui offre un point de vue
critique sur les événement internationaux, la Saint-Vincent-de-Paul qui aide
les plus cassés, l’entraide universitaire mondiale qui aide les étudiants
des pays moins développés et plusieurs autres dont le Cercle Lacordaire.
Elle est aussi membre de la Fédération nationale des étudiants des
universités canadiennes (FNEUC) et de l’Union générale des étudiants du
Québec. Toutes ses activités font de l’AGEUM une association utile pour les
étudiants et de bonne renommée dans le public montréalais. La tenue
vestimentaire des étudiants est aussi remarquée : ils portent fièrement le
costume universitaire blazer marine et pantalon gris.
Le Quartier
Latin est l’organe officiel de l’AGEUM. C’est un grand journal qui couvre
les événements universitaires, les arts, la littérature et le très populaire
sport universitaire.
Lors du
congrès, les activités de l’année sont déterminées et les responsables
choisis. Claude est chargé de représenter le président lorsque celui-ci
n’est pas en mesure de remplir une obligation. On lui confie aussi
l’organisation du Varsity Week-end qui est la rencontre
annuelle des étudiants de l’U de M et de l’Université de Toronto. Il propose
deux nouveaux projets : « la journée des étudiants » qui commencera par
l’habituelle messe du Saint-Esprit à l’église Saint-Germain et qui sera
suivie d’une grande fête champêtre couronnée, le soir, par la traditionnelle
danse des « cassés »; et la renaissance de la revue « Bleu et Or » qui a
connu jadis des succès retentissants chez le public montréalais. Les deux
idées sont acceptées. La « journée des étudiants » sera incorporée dans le
projet de quatre journées consacrées à initier les « nouvos » à la vie
universitaire et à les plonger dans le même esprit carabin. Les activités
comprennent aussi un vin d’honneur dans le grand hall de l’université, une
corvée au Foyer de Charité du cardinal Léger et des représentations
d’ « Andromaque » de Racine et de « La nuit Vénitienne » de Musset à
l’amphithéâtre de l’université.
Quant à la
revue « Bleu et Or », Claude qui a toujours voulu y assister fut fort
désappointé lorsqu’il apprit qu’elle était annulée. Ses anciennes vedettes,
dont Roger Garand, ont depuis lancé une émission de radio « Les Carabins »,
de genre comique, le mercredi soir. L’émission est très populaire et Claude
n’en manque aucune ou presque. Garand et sa troupe se moquent des gens
d’Outremont et les qualifient de « snobs ». Ses sketchs tournent
autour de ce thème railleur. Vivant loin des snobs, à Verdun, Claude
est toujours intrigué par les « farces » des Carabins. C’est sa motivation
de revoir la revue « Bleu et Or » qui le pousse à proposer de la remettre
sur pied. Elle est confiée à la société artistique dirigée par Jean
Thiffault.
En peu de
temps, Claude constate que les étudiants de l’U de M sont comme ceux de
Poly. Ils s’efforcent de répondre aux attentes de leurs aînés. En général,
ils sont apolitiques et évitent les engagements sociaux. Ils aiment se
détendre et s’amuser. Ils privilégient l’harmonie, l’érudition, les
relations sociales, l’humour, les activités de loisirs. Leur idéologie
teintée d’une flaveur, fortement religieuse et culturelle, découle du
nationalisme qui domine la société canadienne française, mais en réalité,
ils ne sont pas vraiment intéressés par les croyances religieuses même s’ils
sont des catholiques pratiquants. Depuis quelques années, L’AGEUM s’est
concentrée davantage sur le sport, les activités culturelles et sociales que
sur la situation politique et les droits des étudiants.
Polytechnique
est affiliée à l’Université de Montréal mais sa direction est laïque. On y
parle rarement de religion et il n’y a pas d’aumônier. Par contre, sur la
montagne, l’université est catholique et relève du clergé. Elle est dirigée
depuis près de 20 ans par un prêtre sulpicien, le recteur Monseigneur
Olivier Maurault et le cardinal Léger en est le chancelier. L’aumônier des
étudiants est l’abbé Paul Grégoire (il deviendra cardinal et archevêque de
Montréal) assisté de deux autres abbés, Jacques Baillargeon et Maurice
Chaput. Il y a deux messes par jour et trois le dimanche. Les abbés
coordonnent le service de préparation au mariage, les adorateurs
universitaires, les cours de culture chrétienne, l’action universitaire
catholique, les laïcs missionnaires, la chorale liturgique et Pax Romana
relié au mouvement international des intellectuels catholiques.
À l’AGEUM et
au Quartier Latin, Claude constate que plusieurs délégués et membres de
comité s’intéressent aux évènements politiques et aux débats de la société.
C’est fort différent de Poly où les étudiants abordent rarement de tels
sujets, sauf au Poly-forum du midi lorsque exceptionnellement certains
conférenciers en discutent. Pour ces jeunes penseurs étudiants, la société
canadienne française est devenue corrompue, a oublié ses valeurs
traditionnelles, ses citoyens sont devenus égoïstes et ne visent que des
fins matérielles. Plusieurs d’entre eux rêvent de corriger la situation et,
comme ils se voient déjà l’élite intellectuelle et professionnelle du Québec
de demain, ils veulent en débattre au conseil de l’AGEUM et utiliser les
pages du journal étudiant « le Quartier Latin » pour énoncer leurs
préoccupations et leur vision afin de persuader les étudiants d’aujourd’hui
qui seront les dirigeants de demain. En général, Claude remarque qu’ils se
veulent libres dans leur pensée et dans leurs actions. Élevés catholiques,
leurs opinions sont cependant axées sur un dénominateur commun : les
préceptes chrétiens d’aider son voisin et de partager les richesses. Au
début, Claude les qualifie de « beaux parleurs », mais petit à petit il est
impressionné par leurs points de vue.
Claude
partage ces étudiants en deux groupes : les traditionalistes et les
réformistes.
Les
traditionalistes, qui se comptent parmi les jeunes intellectuels
catholiques, veulent des changements basés sur les efforts de l’Église et
espèrent l’influencer à travers les activités de groupes, les conférences,
les lectures ou les cours gratuits offerts au public par des organismes
comme Pax Romana ou la Fédération des étudiants des universités catholiques
du Canada. Ils se sentent obligés envers les plus démunis.
Face à cette
attitude, les réformistes les qualifient de « bêtement catholiques » et leur
reprochent de ne pas penser par eux-mêmes. Ils les accusent d’obéir
aveuglement aux préceptes catholiques sans faire un effort pour en
comprendre les fondations. Afin d’être de meilleurs catholiques, ils
préconisent d’évaluer intellectuellement les questions religieuses et de
débattre les instructions du clergé. Leurs articles dans le Quartier Latin
cherchent à provoquer pour convaincre leurs lecteurs des mérites d’un
catholicisme raisonné. Ils croient que discuter de la foi la renforce. Petit
à petit, ils en viennent à appuyer les intellectuels catholiques adultes
qui, contrairement aux jeunes, déplorent l’atmosphère oppressive de la
religion et réclament plus de laïcité dans les décisions et les politiques
de l’Église. Ils s’opposent, entre autres, à son contrôle sur des choses
temporelles comme la santé et l’éducation. Les traditionalistes sont en
accord avec une certaine laïcité à condition qu’elle n’affecte pas le statu
quo. C’est ainsi que l’idée d’une plus grande laïcisation de la société naît
dans l’esprit d’un grand nombre de jeunes canadiens français.
Sur un autre
sujet important, celui de l’industrialisation grandissante et l’urbanisation
du Québec, les traditionalistes et les réformistes sont unis car ils
connaissent les mauvaises conditions de vie de la classe ouvrière puisque
plusieurs d’entre eux sont issus de ce milieu. Ils affirment que l’étudiant
est un citoyen et que la justice sociale est aussi de leur responsabilité.
Ils visent à informer les étudiants du développement des unions ouvrières et
de l’activisme politique des syndicats. Ils cherchent à obtenir l’appui du
conseil de l’AGEUM pour certaines causes syndicales.
Claude est
étonné que les opinions de ces étudiants sur la réforme de la société soient
considérées par plusieurs à l’extérieur des murs de l’université (on les
qualifie même de leaders étudiants) comme représentatives de celles
de la population étudiante, car ils ne sont qu’un petit groupe.
De leur côté,
les autorités religieuses de l’université acceptent que les étudiants
développent un sens profond de responsabilité sociale et expliquent que la
religion catholique offre les sources d’inspiration nécessaire. Suite aux
articles du Quartier Latin touchant la laïcité, le recteur avise le comité
éditorial qu’il ne doit pas « flirter » avec des doctrines dangereuses.
Monseigneur Irénée Lussier, qui succède à Monseigneur Maurault en ’55,
décidera éventuellement que tous les articles devront être revus à son
bureau, avant de paraître. C’est la censure. Toujours prudents, vis à vis du
clergé, les réformistes, tout en réclamant la liberté de presse, promettent
que le comité éditorial approuvera dorénavant tous les articles afin
d’éviter que des textes inappropriés n’apparaissent dans le journal.
Éventuellement, le recteur nommera deux modérateurs pour lire les articles
avant leur parution.
Le 28
septembre est la « journée des étudiants ». Nombreux à la messe de
Saint-Germain, les étudiants sont transportés par autobus, dans une caravane
sous escorte policière, vers l’île Sainte-Hélène, où se tient la fête
champêtre. D’autres s’y rendent en vélo, par le transport public, en auto,
en moto ou même à pied. Plus de 600 carabins et poutchinettes y participent.
Un buffet invitant les attend sur une immense table et ils s’approprient ces
douceurs gastronomiques en quantité plus grande que leurs deux mains peuvent
contenir.
Pierre-Paul
est là avec son camion muni de gros haut-parleurs alors que Claude dirige
toutes les activités. Cette fête marque Pierre-Paul profondément et ce n’est
qu’à la fin de sa vie qu’il avouera à Claude que c’est ce jour-là, où il
agissait comme technicien mais surtout spectateur, qu’il a compris sa grande
erreur d’avoir quitté l’école. Il constate que son frère est devenu un
leader étudiant qui dirige et participe à toutes sortes d’activités
intéressantes alors que lui se limite à développer un commerce pour
survivre, dans des conditions très difficiles. Il est heureux pour Claude
mais bouleversé intérieurement de son sort et choqué contre lui-même.
Le déjeuner
sur l’herbe est suivi de chansons, de musique populaire, de folklore, des
cris des facultés, d’une invitation à la danse par les poutchinettes de
diététique et des olympiades. Ces dernières comprennent des courses à la
patate dans une poche par en avant, par en arrière, combats de gladiateurs
sur échasses, courses à la tomate, à la brouette…. pour les carabins, pour
les poutchinettes ou les deux ensemble, entre « nouvos », entre anciens,
entre « nouvos » et anciens. Il y a des prix pour les gagnants et un prix
pour la faculté ayant obtenu plus de points. Les facultés et écoles, de
Sciences, des HEC, de médecine, de relations industrielles (section
féminine) et de diététique se partagent les honneurs. La faculté de Sciences
est la grande gagnante.
Le soir,
c’est la danse des « cassés » au manège du régiment de Châteauguay qui met
un terme à ce jour où les « nouvos » deviennent des carabins à part entière.
Organisée par Cordeau et son équipe, la soirée est un succès et le manège
déborde. Originaux comme toujours, les frais d’entrée, pour un carabin
accompagné, sont ½ sou la livre de « chère chair » de sa poutchinette. La
balance est munie d’un grand plateau, à six pouces du sol et d’un long bras
où le poids est déterminé par une pesée. Elle est très lourde et a été
empruntée au marché Atwater où elle sert à peser les boîtes de légumes.
C’est un stunt qui attire
beaucoup de monde toute la soirée. Plusieurs poutchinettes trouvent l’astuce
amusante mais d’autres sont offusquées de voir leur poids si élevé ou
refusent d’embarquer sur le plateau. Les statisticiens ont rapporté au
responsable du budget que plus de cinquante tonnes de belle et bonne chair
avaient passé la barrière d’entrée.
Depuis
septembre, une discussion est initiée au conseil à propos de la FNEUC. Après
l’avoir quittée depuis 1952, l’AGEUM est redevenue membre l’année dernière.
Claude y contribue modestement et défend la cause de la participation au
mouvement national des étudiants. Mais il y a des problèmes. La Fédération a
connu des insuccès depuis longtemps et plusieurs la mettent à nouveau en
question. Tellier rencontre les présidents des cinq membres de la Fédération
au Québec et le président national Antonio Enriquez. Il revient de la
réunion agréablement surpris par l’attitude positive qu’il ressent du nouvel
exécutif national et parle de «la nouvelle FNEUC ». De son côté, le
Quartier Latin s’attaque à elle en la qualifiant de « rouages compliqués,
coûteux et inefficaces ». Les débats sont longs et acerbes. Finalement,
l’exécutif décide qu’il vaut mieux pour le moment de se retirer de
l’organisme national. Les arguments invoqués sont l’impopularité de la FNEUC
sur notre campus, le manque d’appui du conseil, la peu de maturité de la
FNEUC qui s’exprime par : l’absence d’une politique nationale, la
multiplicité des programmes qui ne sont pas nationaux, un manque d’esprit
pratique, le mode de cotisation, etc… Tellier convoque une assemblée
spéciale du conseil pour le samedi 16 octobre à 07:30 et présente le rapport
de l’exécutif. Par 12 voix contre une, le conseil l’accepte et charge Claude
Dupras d’aller au congrès national faire part du retrait de l’AGEUM et
donner les motifs qui justifient le retrait. Le congrès commence le 18 et se
prolonge jusqu’au 23, à Toronto. Claude accepte avec peu de motivation et se
procure un billet d’avion pour un vol de deux heures trente à bord d’un DC-7
de TransCanada Airlines qui partira du petit aéroport de Dorval le 18
octobre.
À la même
période, l’ouragan Hazel qui déferle dans l’Atlantique entre en Caroline du
Sud. Il met le cap sur Toronto et maintient sa trajectoire en ligne droite.
Tôt le matin du 15 octobre, la ville-reine est frappée de plein fouet. Les
vents soufflent à 110 km/hre et laissent tomber près de 200 mm d’eau en
moins de 24 heures. C’est la pire inondation dans l’histoire de la ville.
Ponts, rues, maisons, caravanes de camping sont emportés dans le lac
Ontario. Des milliers de personnes sont sans abri, 81 personnes sont tuées
dont 35 sur la même rue.
Arrivé à
Toronto, Claude trouve un taxi qui zigzague à travers une ville dévastée. Le
sol est jonché d’arbres brisés et déracinés, de boue, de toits de maisons,
de fils électriques, d’autos endommagées etc. Il n’a jamais vu une telle
chose. Il arrive finalement à l’Université de Toronto où se tient le congrès
national. Une heure plus tard, il est appelé par le président à faire part à
l’assemblée générale d’un message de l’AGEUM. Il se lève et lit le message
rédigé en français. Il termine en disant que son association regrette de
poser ce geste qui semble de prime abord hostile mais exprime son désir de
pouvoir collaborer sous peu à une politique plus acceptable. Il félicite le
président Enriquez de son bon travail et exprime aux délégués ses meilleurs
vœux de succès à leurs assises. Le silence est total. Aucune question ne
vient des participants. Il quitte la salle et se dirige vers l’aéroport pour
rentrer à Montréal en fin de journée.
Plus tard, le
geste de l’AGEUM sera suivi par les étudiants des universités de McGill, de
Toronto, du Manitoba, de la Colombie-Britannique et de l’université Acadia
de Nouvelle-Ecosse. Cette dernière invoque le mécontentement de ses
étudiants à l’endroit de la FNEUC, qu’elle désigne comme une « organisation
de papier ».
Après la
présentation du rapport du juge Caron de la Commission d’enquête sur le jeu
et le vice commercialisés à Montréal et la décision de Jean Drapeau de se
présenter à la mairie avec le nouveau parti de la ligue d’action civique, le
conseil de l’AGEUM débat, en octobre 1954, une proposition pour supporter
ouvertement Drapeau. La décision est presque unanime et le président
convoque une conférence de presse pour annoncer l’appui de l’AGEUM à la
campagne de Jean Drapeau. La nouvelle est rapportée partout et a un impact
positif dans le public. Claude, fier de cette décision, croit qu’il a
accompli quelque chose pour Montréal d’autant plus que Drapeau est un ancien
carabin qui monta à l’époque la revue Bleu et Or et qui fut directeur de la
société des débats et rédacteur au Quartier Latin.