Jean Drapeau est un montréalais. Né
en février 1916, dans le quartier Rosemont, d’une mère musicienne qui, pour
aider le budget familial, chante dans les cinémas où sont projetés des films
muets, enseigne le piano et dirige un orchestre de chambre qui répète chez
elle. Le jeune Jean prend goût, dès sa tendre enfance, à la musique
classique et au chant. Son père Joseph-Napoléon est agent immobilier,
fonctionnaire puis agent d’assurances et aime la politique. « Bleu » au
fédéral comme au provincial, celui-ci espère devenir membre du conseil
municipal de Montréal et est candidat à deux occasions. Malheureusement il
est défait, mais cette activité pique la curiosité et l’intérêt de son jeune
fils. Jean étudie à l’école publique et, après son cours élémentaire, entre
à l’École « Le Plateau ». La lecture le passionne, la langue française le
captive et il se découvre des qualités d’orateur qui lui permettent d’épater
ses parents et amis. Espérant devenir avocat, il s’inscrit à l’université de
Montréal mais est refusé car il lui manque le latin, le grec et la
philosophie. Grand travailleur et déterminé, il suit des cours de rattrapage
et est finalement accepté en droit à l’U de M. Pour financer ses études, son
père lui obtient, par ses contacts avec l’Union Nationale, un poste de
fonctionnaire au salaire hebdomadaire de 24 $. A l’université, Jean décide
de suivre aussi des cours en sciences politiques, économiques et sociales et
en obtient le diplôme. Bon débatteur, il est élu président de la Société des
débats et forme avec Daniel Johnson (père) un formidable duo qui remporte
les joutes oratoires entre universités. En 1940, avec la venue de Godbout et
des libéraux à Québec, il est victime du patronage traditionnel qui se
pratique alors en politique et perd son poste de fonctionnaire.
Jean a 26 ans lorsqu’il est diplômé
avocat et réussit ses examens du barreau; il devient stagiaire dans un
cabinet d’avocats de la rue Saint-Jacques pour pratiquer le droit pénal.
Devenu criminaliste, il plaide et excelle dans une douzaine de causes de
meurtre. La sympathie et le dévouement qu’il démontre pour ses clients lui
donnent la réputation d’être un avocat compatissant et responsable. Durant
la grève d’Asbestos, Jean est appelé par les chefs syndicaux à défendre les
droits des travailleurs qui sont arrêtés par la police provinciale. Grâce à
lui, les accusations portées contre la plupart sont abandonnées faute de
preuves et les succès lui donnent la réputation d’être un avocat qui ne
craint pas d’affronter Duplessis. Nationaliste, il devient membre de l’Ordre
de Jacques-Cartier jusqu’au moment, où en 1944, il est candidat au
provincial pour le Bloc Populaire et plus tard à une élection fédérale pour
s’opposer à la conscription. Malgré ses défaites, sa notoriété s’accentue
dans l’opinion publique. Il épouse Marie-Claire Boucher et leur mariage est
béni par le chanoine Groulx, qu’il admire.
Pacifique Plante, dit Pax Plante,
recherche, en 1950, un partenaire fiable et compétent pour l’aider dans sa
croisade de moralité publique. Il a besoin d’un homme qualifié et solide et
son choix s’arrête sur Jean Drapeau à qui il fait une proposition de le
rejoindre. Celui-ci hésite, refuse, mais finalement accepte. Pax Plante et
Jean Drapeau présentent au juge Caron plus de mille cent chefs d’accusation
à l’endroit de 400 maisons de débauche, de 80 personnes, dont des membres du
Comité exécutif de la ville de Montréal, et d’une soixantaine d’officiers de
la police.
Le 8 octobre 1954, le juge François
Caron dépose le rapport de sa Commission d’enquête sur le jeu et le vice
commercialisés à Montréal. Plus de vingt policiers sont condamnés de un à
dix ans de prison et à des amendes variant de 200 à 7,000 dollars. Les chefs
de police de Montréal, Albert Langlois et Fernand Dufresne, sont déclarés
coupables. La Ville est obligée de payer tous les frais des procédures.
Plusieurs conseillers municipaux, dont des membres du comité exécutif, sont
blâmés pour leur laxisme. Le renvoi de Pacifique Plante en 1948 de son poste
à la police est jugé injustifié. Charles-Émile qui doutait que l’enquête
aboutisse sur la reconnaissance du bien-fondé des demandes du Comité de
moralité publique est heureux. Lui et Claude applaudissent le juge Caron.
Le jour même de la remise du rapport,
Claude est surpris d’apprendre que Jean Drapeau annonce sa candidature à la
mairie de Montréal à l’élection municipale de novembre. Celui-ci a décidé de
briguer les suffrages lorsqu’il a appris que Camilien Houde se retirait de
la politique municipale. Il a 38 ans et devient le candidat à la mairie de
la Ligue d’Action Civique. Avec lui, la Ligue présente 34 conseillers sur
les 66 postes disponibles dans les classes « A » et « B ».
Le départ de Camilien suscite
plusieurs candidatures de politiciens anciens et nouveaux qui voient là leur
chance de devenir maire de Montréal et considèrent que la voie est libre.
Parmi eux se trouvent l’ancien maire Adhémar Raynault, Sarto Fournier défait
par Camilien à la dernière élection, Dave Rochon, un populaire conseiller
municipal du centre-ville (il s’était vanté au conseil municipal d’être
intelligent parce qu’il parlait trois langues et Camilien lui avait répondu
que le malheur c’est qu’il les parlait toutes en même temps), Charles
Lafontaine, l’ex-maire de Ville St-Michel dont la réputation est entachée de
scandales, Hector Dupuis, député fédéral du comté de Mtl-Ste-Marie et père
d’Yvon Dupuis qui aura une carrière politique intéressante, Jacques Sauriol,
journaliste et propriétaire du journal Photo-Police et deux autres
candidats. Jean Drapeau s’ajoute à ce groupe qui est déjà en campagne
électorale et il doit faire vite car l’élection approche. Dès l’annonce de
sa candidature, des milliers de citoyens, surtout des jeunes, s’offrent
spontanément pour l’aider. Son organisation et celle de ses candidats aux
postes de conseillers débordent de travailleurs en un rien de temps.
La Ligue d’Action Civique a été
fondée, en 1951, par un regroupement de citoyens qui veut assainir la
politique municipale. Elle est dirigée par Pierre Desmarais et J.Z.
Patenaude. Elle suscite de nouvelles candidatures pour les postes de
conseillers et recrute des hommes comme Lucien Saulnier, Roger Sigouin et
plusieurs d’autres. La Ligue est le premier parti politique à Montréal et
c’est Desmarais qui a demandé à Jean Drapeau de se porter candidat pour son
parti.
Dès le début de la campagne
électorale, qui sera courte, Claude, qui a contribué à obtenir l’appui
officiel de l’AGEUM à Drapeau, décide de l’aider personnellement.
La campagne est dure et les
accusations volent de tous les candidats en direction de Drapeau. Ceux qui
ont été touchés par l’enquête Caron s’opposent à sa candidature. Les
propriétaires de cabarets, les bookies, les tenanciers de bordels, le
monde interlope et plusieurs autres se sentant tous menacés par la
possibilité d’un Jean Drapeau maire, financent les autres candidats et font
une cabale en sourdine contre lui. Par contre, Adhémar Raynault, qui a peu
de moyens, fait une campagne digne, à la hauteur de son passé. Pour sa part,
Sarto Fournier traite Drapeau d’opportuniste, d’arriviste, de « sépulcre
blanchi » et ne ménage aucune épithète pour le dénigrer. De son côté,
l’Union Nationale ne s’implique pas dans la campagne.
Drapeau promet de nettoyer Montréal
des jeux illicites, de la prostitution et de mettre de l’ordre dans les
heures d’ouvertures des cabarets. Il s’engage à épurer l’administration de
la ville et à réorganiser le Service de police afin que cesse la corruption
à ces niveaux. Il veut éliminer les machines à sous et construire de
nouveaux logements. Pacifique Plante participe activement à la campagne de
son collègue.
Le jour de l’élection, 79 personnes
sont arrêtées pour « fausse identification », ce qui signifie que beaucoup
de « machines de télégraphes » sont à l’œuvre. Heureusement que Drapeau est
représenté dans chaque poll et que chacun de ses représentants a été
bien préparé et mis en garde contre ces manœuvres électorales pour voler une
élection. Ils sont aux aguets toute la journée et réussissent, tant bien que
mal, à protéger leur candidat. Claude est l’un d’eux. Le soir des élections,
Drapeau est le grand vainqueur avec 76,188 votes qui représentent 49,7 % des
votants. Raynault a obtenu 21,546 votes, Rochon 18,583 votes, Fournier
16,843 votes et les autres suivent. Le parti la Ligue d’Action Civique a
fait élire 28 de ses candidats. Les 38 autres échevins, des « vieux de la
vieille » bien aguerris politiquement et solidement implantés dans leur
district, réussissent à éviter la vague Drapeau et sont réélus. Drapeau
devra bien manoeuvrer pour atteindre ses objectifs car il faudra gouverner
avec une minorité. Il se doit d’obtenir l’appui d’un grand nombre des 33
conseillers de la classe « C » pour faire passer ses idées et son programme
politique.
Dans la soirée, Jean Drapeau se rend
à l’Hôtel de ville où l’attendent dans le grand hall tous ses partisans et
des citoyens de Montréal qui ont confiance en lui. Ce splendide et spacieux
hall est entouré de pilastres de bronze doré, éclairé par d’imposantes
torchères en bronze et son parquet est construit de trois types de marbre
aux teintes variées qui par leur dessin font penser à un tapis persan. Pour
Claude, cette splendeur est à la hauteur de l’euphorie de la victoire que
ressent toute la foule et ajoute à l’atmosphère de joie et d’espoir générée
par la victoire électorale. La réverbération des cris crée une ambiance de
gaieté et d’espoir insoupçonné. Il comprend qu’il est entouré de personnes
sincères qui croient véritablement en leur ville. L’enthousiasme qui
accueille Drapeau est délirant et interminable. Claude comme les autres ne
veut pas qu’il cesse car plus il dure plus il démontre à leur nouveau héros
tout leur contentement d’avoir contribué à sa victoire. Finalement, le
nouveau maire, entouré de Pax Plante, des candidats élus et défaits et des
dirigeants du parti, réussit à calmer ses partisans et prononce un discours
qui ravive, chez chacun, l’espoir que Montréal va vraiment changer et où la
moralité règnera désormais.
Le maire Drapeau, « Monsieur le
Maire », comme tout le monde l’appelle, réunit le Conseil municipal et nomme
les membres du Comité exécutif de la ville et son président Pierre
Desmarais. Ce dernier qui s’occupe de politique municipale depuis plusieurs
années est un homme d’affaires averti qui réussit très bien dans le domaine
de l’imprimerie. Il est bien préparé pour seconder Drapeau au point de vue
administratif et comprend que la chose publique est avant tout affaire de
compétence, d’intégrité et de dynamisme.
Une des premières décisions de
Drapeau est de permettre à Pax Plante de reprendre son poste de directeur
adjoint au sein du service de la police montréalaise. Il fait adopter des
règlements municipaux pour interdire le jeu illicite, la prostitution et
pour rendre illégales les machines à sous. Il s’attaque aux boîtes de nuit
en faisant adopter un règlement interdisant la vente d’alcool après deux
heures le matin, ce qui engendre des protestations énergiques chez les
propriétaires de cabarets. Il prend des mesures pour favoriser la rénovation
d’habitations de l’est de la ville et d’autres quartiers qui souffrent
d’insalubrité. Il lance l’idée de la construction d’une salle de concert
(qui deviendra la Place des Arts). Mais il ne peut mettre en application
tous ses projets car les conseillers de la classe « C » ne votent pas
toujours pour ses propositions. Il a aussi une émission télévisée « le Maire
Drapeau vous parle » durant laquelle il parle des progrès réalisés, des
projets futurs et répond aux questions des téléspectateurs.
De concert avec les antiduplessistes,
le Maire critique le projet des habitations Jeanne-Mance (parce qu’il est
proposé par l’Union Nationale), communément appelé le Plan Dozois et propose
de créer sur le site une « Cité du Cinéma ». Claude trouve farfelue cette
proposition et est surpris que Drapeau insiste pour la défendre. Pour se
faire, Drapeau s’attaque indirectement au gouvernement de Québec et critique
Duplessis sans le nommer. Le même scénario se présente sur plus d’un
dossier. Tout est dit subtilement mais les journalistes ont vite fait
d’amplifier ses paroles. De plus, la Ligue d’Action Civique laisse entendre
qu’elle a des vues provinciales et plusieurs de ses membres parlent de
former un parti provincial pour combattre Duplessis et remplacer l’Union
Nationale. On dit dans certains milieux que Duplessis commence à être agacé
par ces agissements. De plus, Drapeau prononce des discours qui choquent la
communauté anglophone et le journal The Gazette le critique de plus en plus
dans ses pages éditoriales.
Monsieur le Maire s’avère un homme de
décision et d’action totalement dévoué à ses concitoyens et à la métropole.
Les citoyens ressentent qu’il veut un Montréal moderne. A ceux qui lui
écrivent, il répond par lettre ou par téléphone et se rend plusieurs fois
sur les lieux pour constater le degré des plaintes de ses commettants.
Plusieurs le voient, le samedi matin, faire le tour de leur quartier avec
son chauffeur et s’arrêter, dans les rues ou dans les ruelles, pour parler
aux Montréalais de leurs problèmes locaux. Ils sont satisfaits de leur
maire. Les sondages indiquent d’ailleurs sa popularité grandissante.