L’entrepreneur de pompes
funèbres
La curiosité de Jean-Claude est piquée par ce qui se passe de l’autre côté
de la rue Verdun, au coin de la rue Manning, de biais avec le magasin. C’est
là qu’est établi le J. F. Wilson Funeral Parlour, un établissement
spécialisé en pompes funèbres. Il dessert la population canadienne-anglaise
et protestante de l’Ouest de Verdun et offre un service privé de
thanatopraxie et d’organisation de funérailles. M. Wilson et sa famille,
surtout des garçons, vivent dans une maison privée de deux étages et
occupent le logement du dessus, alors que les deux salons funéraires
réservés à l’exposition des morts sont situés au rez-de-chaussée. Au
sous-sol, on procède à l’embaumement des corps et à l’entreposage des
cercueils. Dans la cour, trois garages servent à ranger les voitures et les
accessoires. M. Wilson est un homme grand, digne et sérieux. Il mène son
entreprise d’une façon professionnelle et s’assure que tout se déroule bien,
dans les moindres détails, pour atténuer la douleur des proches dont il
comprend le chagrin, auquel il se montre d’ailleurs sensible. Normalement,
les obsèques d’un défunt ont lieu trois jours après le décès. Durant cette
période, le corps est exposé au salon de M. Wilson pour permettre à la
famille de recevoir les témoignages de respect et d’affection pour le défunt
et les condoléances de parents, d’amis et de voisins. Le service funèbre
attire chaque fois la curiosité de Jean-Claude.
Assis sur son grand tricycle, très impressionné, immobile de son côté de la
rue, il observe attentivement la mise en place du cortège funèbre. M.
Wilson, vêtu de sa redingote, de son pantalon rayé, de sa veste grise, de
ses gants de soie et coiffé de son haut-de-forme, se tient sur le trottoir,
face au salon. Un resplendissant corbillard vitré, noir, tiré par deux
chevaux blancs piaffant d’impatience et portant sur le dos une couverture
noire descendant à un pied du sol, vient se ranger le long du trottoir.
Derrière le corbillard, une autre voiture tirée par deux chevaux noirs,
également couverts d’une couverture noire, porte les tributs floraux
disposés en pyramide. Chaque cheval porte sur la tête un long plumeau noir
qui s’élève très haut.
La police du quartier est présente pour dévier la circulation en provenance
de l’Ouest. M. Wilson, droit comme un « i », empreint d’une sobre dignité de
circonstance, surveille les six jeunes gens vêtus à son image, sauf pour le
chapeau. Ce sont les porteurs du cercueil. Parmi ceux-ci, deux de ses jeunes
fils. Ils descendent lentement l’escalier, en direction du corbillard et y
déposent le cercueil avec précaution. D’autres assistants apportent des
couronnes et des lits de fleurs, en déposent certains sur le cercueil et en
suspendent d’autres sur les crochets prévus à cet effet sur les côtés du
corbillard. La famille immédiate descend sur le trottoir et s’immobilise.
Parents et amis remplissent l’escalier et le balcon, observant la scène.
Puis, M. Wilson invite les hommes à s’aligner deux par deux derrière le
corbillard et les femmes à rejoindre les voitures. Lorsque tout le monde est
en place, il se rend lentement prendre la tête du cortège et donne le signal
du départ.
Les chevaux blancs suivent M. Wilson qui marche dignement au milieu de la
rue, suivi des chevaux noirs, du cortège des hommes à pied et des voitures
de ces dames. Toute la cérémonie se déroule dans un silence respectueux.
Quelquefois, un écossais revêtu du costume traditionnel accompagne de sa
cornemuse les pas de l’escorte. Les ouvriers et les passants sur le chemin
du défilé s’arrêtent à son passage, retirent leur chapeau et baissent la
tête en témoignage de respect. Le cortège s’engage sur la rue Moffat, en
direction de la rue Bannantyne et s’immobilise devant le temple protestant
où a lieu la cérémonie religieuse. Jean-Claude, au coin de la rue, toujours
juché sur son tricycle, suit du coin de l’œil le cortège qui s’éloigne. Il
tient dans ses mains sa casquette contre le soleil et garde la tête
inclinée. Il répètera toute sa vie ces mêmes gestes au passage d’un cortège
funèbre.
