Correspondances avec ses parents en 1945


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Chapitre IV

Correspondance de mon mari avec ses parents en 1945. 

Voici les seules lettres trouvées, les autres ayant été détruites par l’humidité: 

Evreux, le 28 mars 1945 

Me voici arrivé à Evreux. Dès mon arrivée au quartier et après avoir rempli les formalités d’usage, j’ai été affecté à la 1ère section de la 2e compagnie. C’est une compagnie d’instruction et ce matin le lieutenant

qui la commande m’a présenté à ses hommes qui seront aussi les miens à compter de demain. J’ai été nommé adjoint au chef de section

par le capitaine commandant la compagnie. Je suis vraiment très fier car je ne comptais pas être si favorisé dès mon arrivée. En effet, de cette façon je suis exempt de garde quoiqu’à l’heure actuelle les sergents- chefs ne participent plus à ce genre de service. Par contre, étant s/officier adjoint, mes responsabilités seront entièrement engagées dès que le lieutenant chef de section faillira à la tâche. 

S’il est malade ou accidenté, c’est à moi de diriger l’exercice  ou la théorie prévue. Je serai de toute façon bien secondé ayant trois sergents sous mes ordres. 

Ici la nourriture est aussi bonne et abondante qu’à Rouen. Le lit est meilleur. C’est un plumard de s/officier ; modèle qui a été crée en 1936 qui n’a jamais été très répandu. 

C’est en effet la première fois que je couche dans un tel lit depuis que je suis dans l’armée. 

Demain, j’aurai 21 ans. C’est en effet, si mes souvenirs sont exacts, le 29 mars 1924 que je suis né. Il faut vous avouer que je ne m’en rappelle que d’une façon très vague. 

Voilà le rassemblement qui sonne,  c’est l’heure du rapport. Je vais aller voir ce qu’ils racontent ou plutôt ce qu’il raconte, je parle de l’adjudant. Je suppose qu’il doit ressembler à tous les autres. 

Evreux le 2 avril 1945 

Je rédige cette lettre dans le bureau du chef-comptable qui, en quelques jours est devenu un de mes meilleurs camarades. Il n’est plus très jeune (38 ans) mais c’est un véritable boute-en-train. 

Hier, nous avons été à la messe accompagnés de plusieurs autres s/officiers. Malheureusement, nous n’avons pas pu nous confesser et communier. Toutefois, nous comptons de nouveau y aller demain avec l’autorisation du capitaine. 

A l’occasion de Pâques, le mess nous a préparé un menu formidable : apéritifs, hors d’œuvres, entremets, digestif, cigares ; rien n’y manquait. Pour terminer, nous avons passé au cirque et au bal et inutile de vous dire que nous avons bien rigolé. La plupart de mes camarades, comme moi-même, faisons partie de l’Armée d’Afrique. 

Mercredi, je quitte Evreux pour Vannes dans le Morbihan. Après la Normandie, c’est la Bretagne que je vais visiter. Je suis désigné comme instructeur dans une école d’élèves d’officiers. Le stage va probablement  durer six semaines et je rejoindrai Evreux pour la suite en qualité de s/officier connaissant cette arme à Evreux. Je suis aussi le seul à partir. C’est la destinée. 

Camp de Meucon, 15 avril 1945 

Fini la belle vie. Je suis dans un camp à environ 10Km de tout lieu civilisé. Au fond je ne me plains pas,  j’aime la solitude et mon portefeuille ne s’en trouvera pas plus mal  non plus. 

Mais je peux sortir le dimanche. Dimanche dernier, j’ai été avec des camarades chez une marchande de crêpes; six crêpes chacun, le tout arrosé de trois litres de muscadet. Le soir, nous avons pris le car réservé aux s/officiers pour rentrer au camp.

Comme prévu, je suis chargé de l’instruction des jeunes. J’ai été versé à cet effet dans une unité antichar-chars, cette arme étant ma spécialité.

Je suis heureux de savoir qu’il y a des prisonniers de retour dans leur foyer. J’espère que d’ici peu tous auront la joie de se retrouver parmi les leurs. 

Meucon 25 mai 1945 

Après la fin des hostilités ou plutôt à l’annonce de cette fin, Vannes et tous les petits villages environnants ont  organisé des kermesses, des bals, des foires. Les fêtes ont duré près de cinq  jours, et le sixième jour, un feu de camp au camp a terminé la série. J’en ai profité comme tout le monde et j’ai passé quatre nuits blanches consécutives dans les bals. Malheureusement, après le beau temps, c’est la pluie et le lendemain des fêtes nous avons dû partir en manœuvres à 30 km du camp. 

Je suis rentré hier soir et je suis fatigué. Ce n’est pourtant pas la marche qui est la cause de cette  lassitude, car nous nous sommes déplacés en chenillette. Je crois que c’est plutôt les tirs au canon que nous avons exécutés pendants trois nuits. Voilà pourquoi je n’ai pu vous répondre plus tôt. J’ai d’ailleurs sur ma table une quinzaine de lettres venues un peu de tous les côtés ; parmi toutes ces missives, je remarque que celle de Joseph est restée sans réponse. 

Franchement, je n’ai pas envie d’écrire et en plus de cela, j’ai l’impression que je ne sais plus écrire. Certes, je n’ai pas besoin de brouillon pour rédiger une lettre, mais je sens que si cet état de dépression, autant morale que physique, ne me lâche pas, je serai obligé de faire comme Joseph. 

Meucon, 31 mai 1945 

Les examens de sortie pour les élèves auront lieu du 11 au 15 juin. Je suis examinateur pour la topographie. La topographie est l’étude et l’utilisation  des cartes. Ayant suivi un stage de plusieurs semaines sur cette question en Afrique, je suis assez «ferré» là-dessus. 

Je dois vous dire aussi, non sans fierté, que j’ai été proposé pour le grade d’adjudant. J’ai toutefois quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de ne pas passer étant très jeune.

Déjà, à l’heure actuelle, je suis le plus jeune sergent-chef du camp. J’en suis également très fier et il serait inutile de vous cacher mes propres  sentiments. 

Il y a, ici, au camp, des sergents qui ont huit ans de service et qui approchent de la trentaine. Le matin, avant de me serrer la main, ils me saluent. Cela la discipline l’exige. Mais au fond, je me sens gêné d’être leur supérieur. Heureusement pour moi, je parais plus âgé que je le suis. On me donne 25 à 26 ans. 

Vous savez que mon engagement de 3 ans est terminé depuis le 27 avril dernier. Je suis toujours maintenu sous les drapeaux et ensuite j’aurai à suivre le sort de ma classe, qui, d’ailleurs, ne va pas tarder à être démobilisée. J’essaye par tous les moyens de repartir aux colonies mais toutes mes demandes restent vaines pour le moment. Ma vie ou ma carrière si vous préférez, je compte la faire dans l’armée, à moins que je ne trouve, en me mariant par exemple, une situation dans la vie civile. 

Meucon 7 juin 1945 

Il y a des familles bien éprouvées. Il faut dire que nous ne pouvons rien contre le sort qui nous est réservé, et qu’il faut avoir le caractère et la volonté de Marie pour ne pas se décourager et se laisser emporter par le courant. 

Beaucoup de prisonniers et de travailleurs manquent encore à l’appel. Espérons que leur retour à Orègue ne tardera pas. 

Dimanche dernier après-midi je suis descendu à Vannes pour visiter le musée d’archéologie et d’histoire naturelle. Il n’est pas intéressant. 

Le château dans lequel est installé le musée est, à lui tout seul, aussi intéressant que tout ce qu’il renferme. Il a été construit vers 1640 et est parfaitement conservé. Cette nuit, réveil à minuit et demi. C’est le début des manœuvres de fin de stage. Elles vont durer trois à quatre jours. 

 

 

Je n’ai pas les résultats de ces examens. 

Meucon 3 octobre 1945 

Vous avez dû être inquiet au sujet de mon silence. Ces jours derniers, j’ai été un peu souffrant et, de ce fait, je n’ai pu vous écrire n’en ayant pas le courage. 

Ma maladie n’était pas très grave, une angine rouge qui m’a donné pas mal de fièvre. Cela a commencé jeudi après-midi et duré pendant cinq jours. J’ai perdu quelques bons kilos pendant ces ennuyantes journées, car il m’était impossible d’avaler n’importe quel produit solide. Même ma salive ne réussissait pas à passer. Je me suis alimenté avec du bouillon, du vin chaud et du lait. Aujourd’hui, j’ai réussi à avaler un peu de purée et de la marmelade; à l’heure où j’écris, je ne sens plus rien et suis tout à fait normal à part ma figure de papier mâché. Comme soins, on m’a donné des cachets à base de sulfamides et j’ai aussi gargarisé très souvent ma gorge. 

Ce matin, je vais descendre à Vannes pour la radio. Résultats : rien à retenir à la scopie radio-pulmonaire. Par conséquent, tout va pour le mieux. Cette radioscopie n’a aucun rapport avec mon angine. Je suis obligé de contracter un rengagement avant le premier novembre sinon je suis le sort de ma classe et, pour moi, vivre le sort de ma classe veut dire que : si je ne rengage pas, je serai démobilisé. Une meilleure solution s’offre à moi; je pourrais me faire démobiliser et au moment où ma classe sera appelée, je pourrais rengager. En me démobilisant, l’on me retire évidemment mes affaires militaires et comme je ne tiens pas à perdre mes effets d’origine anglaise pour percevoir à mon rengagement des frusques françaises, je continue à rester dans l’armée. Je ne doute pas de ce que cette solution ne vous convienne; il y a du travail à la maison, mais dans ce cas, il y aurait interruption de service, chose à laquelle je pense maintenant. 

Pour abréger tout ce qui précède, j’ai décidé tout simplement de rengager pour un an et c’est pourquoi je suis allé à Vannes passer ma radio. A chaque rengagement, on est obligé de passer une visite d’aptitude au rengagement qui comporte : radio, analyses, auscultation etc… 

Je suppose que vous devez ramasser des châtaignes. Je me rappelle que c’était une de mes distractions favorites lorsque j’étais plus jeune d’aller courir dans la nature pour ramasser les châtaignes. 

Meucon 19 0ctobre 1945 

Il m’a été impossible de répondre plus tôt à votre lettre du 11 courant ayant effectué un déplacement à Quiberon. 

Nous avons été en effet, comme au stage précédent, effectuer des tirs au canon en mer. J’ai eu l’occasion de visiter un nouveau coin de France. Cette fois-ci, nous avons poussé jusqu’à Quiberon, ville située au bout de la presqu’île portant le même nom. Pendant le voyage, j’ai

pu  jeter un coup d’œil sur Auray,  ville célèbre pour ses pèlerinages et son fort. Ce fort est aussi célèbre, mais tristement célèbre. C’est en effet à l’intérieur de ce fort que les Allemands fusillèrent des centaines de Français. La guerre à partout laissé des traces profondes et que rien, à mon avis, n’effacera. 

Bois de pins dévastés par les bombardements, blockhauss, voitures mitraillées et abandonnées, maisons détruites. Voilà ce que mes yeux voient de part et d’autre de la route sur plusieurs kilomètres. Les Allemands ont, ici, résisté jusqu’à bien après la défaite. Quiberon était une des anciennes et fameuses « poches de l’Atlantique ». 

La manœuvre s’est parfaitement bien déroulée et nous avons reçu les félicitations du colonel. 

Samedi dernier, des tirs réels aux mortiers mitrailleuses et fusil avaient lieu au champ de tir du camp. Vers 10h, alors que l’exercice battait son plein, un très grave accident s’est produit. Un obus de mortier est tombé en plein sur un groupe de soldats. Résultat : 1 soldat tué, 6 blessés graves, dont un aveugle, 3 blessés légers. Le camp a porté le deuil et un bal qui avait été organisé sous le patronage du général commandant la région a été annulé. Ce qui est tout à fait normal. Le soldat qui est mort était âgé de 23 ans et devait bientôt se marier. 

Je constate que l’on ne s’en fait pas trop à Orègue. La chasse bat son plein, la cave est bien remplie, le grenier également et le commerce marche tant bien que mal. Avec une telle perspective, on peut se permettre de dormir sur ses deux oreilles

Meucon 29 octobre 1945 

 La façon d’agir d’André m’a vraiment surpris. Je ne l’aurais jamais cru aussi je m’en foutisme. S’il avait, comme il vous le raconte tout cassé

et  beaucoup souffert pendant ces dernières campagnes, il me semble qu’il ne raisonnerait pas de cette façon. Personnellement, comme je vous l’ai déjà dit, cinq mois de guerre est nettement suffisant pour apprendre à un homme à raisonner  logiquement et à lui faire comprendre ce que nous sommes, c’est-à-dire très peu de chose. Cinq mois de guerre m’ont métamorphosé, c’est-à-dire que je suis devenu plus sérieux, plus réfléchi et j’ai su ce que c’était que la responsabilité et, lui est resté le même. 

Dimanche prochain, avec ma section,  je compte aller visiter le Mont St-Michel. Le car du camp est mis à notre disposition. Dimanche à midi, nous mangerons à St-Michel après avoir entendu la messe. Puis nous visiterons Rennes avant de rentrer au camp. 

Bernay 10 novembre 1945 

Me voici depuis hier matin à Bernay. J’ai brusquement quitté le camp de Meucon. Ma demande de rengagement ayant été acceptée. Je dois rejoindre une petite ville qui se trouve à 28 km de Strasbourg en France. Je vais avoir l’occasion de connaître un nouveau coin de France. Je partirai probablement  lundi prochain. Je devais normalement partir demain mais le commandant du Centre m’a désigné pour la garde au drapeau et je défilerai demain dans les rues de Bernay. 

En Alsace, je rejoins la 9ième Division d’Infanterie Coloniale. Cette division est destinée à partir en Indochine et quelques unes de ses unités ont déjà débarqué à Saïgon. Je ne dois pas vous cacher que je partirai également, si Dieu le veut, mais auparavant je dois subir des piqûres (au nombre de treize) et je bénéficierai d’une permission de départ colonial. Par conséquent, je viendrai vous voir avant mon départ. 

Malheureusement, mon examen tombe à l’eau. J’aurais dû subir les épreuves du 6 au 15 décembre prochain. Ceci n’est évidemment qu’un petit détail et j’aurai certainement l’occasion de passer mes examens en Indochine ou ailleurs. 

Le 1er décembre suivant, il embarque sur le M/S Boissevain (vapeur Anglais).