Donc, en cette fin d’après-midi, comme d’habitude, il poussa la porte de la boutique en déclenchant le son nasillard de la sonnette.
- Tiens ! Te voilà mon Jojo, dit affectueusement le "Père la galène". Alors, dit-moi, tu as toujours mal aux panards ?
- Ben, ouais, M’sieur. C’est rapport à mes pompes qui sont trop p’tites ! Ma mère en cherche d’autres au "marché noir" mais il paraît qu’ça coûte bonbon ! Un pacson d’pèze qu’il m’a dit Bébert, et puis ça court pas les rues. Faut dégoter la combine sans s’faire entuber par des malfrats ! J’peux jouer avec le poste à galène, M’sieur ?
Le brave "Monsieur Touzot" adorait sa gouaille de "poulbot". Il se retourna de son établi en souriant :
- Bien sûr, mon Jojo. Il est là pour ça.
Jojo ne se le fit pas dire deux fois. En fait, il se sentait bien dans cette boutique exiguë et encombrée, où des dizaines de postes de radio s’alignaient sur les étagères, en exhibant leurs entrailles de lampes enchevêtrées (les transistors n’avaient encore pas été inventés), de fils entremêlés, de bobines et de condensateurs. Il en aimait surtout l’odeur. C’était l’époque du tout « bakélite », une résine noire, dure comme du bois, aux propriétés isolantes, que les fabricants de récepteurs mettaient à toutes les sauces : écrans, armatures de boîtiers, boutons de commande, culots de lampes, tissus imprégnés. Chauffée par les fameuses lampes, elle dégageait une odeur aigrelette qui se mêlait à celle de la soudure utilisée en abondance pour les réparations. Le local en était définitivement imprégné. Et Jojo respirait ce parfum si particulier avec volupté. C’était bien décidé dans sa tête : il serait réparateur de postes !
A six heures, hélas, il fallut fermer boutique. Jojo quitta à regret la caverne de l’Ali Baba des ondes courtes. Quand il passa devant la loge de la bignole, le panneau n’était pas sur la vitre. Il évita donc de tirer la langue
*
Quelques jours plus tard, vers dix heures du matin, sa mère l’envoya acheter du pain. Il faut se replacer à l’époque : c’était une mission de confiance. Il avait donc enfoui au plus profond de sa poche droite les précieux "tickets" à la date du jour (100 grammes par personne) avant de descendre jusqu’à la boulangerie de la rue Cauchois. Il y avait la queue, bien entendu. En remontant il se dit qu’après avoir poireauté pour ramener trois rations de pain noir, il avait bien mérité d’aller titiller la galène pendant un petit quart d’heure. Le précieux poste l’attendait sur une petite table à droite de la porte d’entrée. Jacques Touzot lui lança un affectueux : Ah ! te voilà, mon Jojo, tu viens écouter tes valses musettes, avant de
replonger son fer à souder dans un entrelacs de fils torsadés. Jojo avait à peine commencé d’entendre dans son casque les premiers crépitements laborieusement captés que la sonnerie de la porte du magasin le fit sursauter. Un type jeune, les cheveux noirs en broussaille, vêtu d’une chemise à carreaux sur un pantalon de golf, tenant à sa main gauche une espèce de grosse mallette en bois à fermoirs en cuivre, hésitait sur le seuil en le regardant. Le patron, quittant brusquement son établi, lui fit signe d’entrer et de le suivre dans l’arrière-boutique dont il referma la porte de communication. Elle était munie à sa partie haute de carreaux en verre dépoli et Jojo vit se découper dans la lumière qui venait d’être allumée les silhouettes floues des deux hommes. Il les devinait penchés sur la mystérieuse mallette posée sur l’une des étagères de rangement. Son ami Touzot semblait aller et venir entre celle-ci et une armoire que Jojo avait aperçue un jour contre le mur de droite de la pièce et qu’il savait être un véritable trésor de pièces détachées en tous genres. Il ne pouvait pas distinguer les propos échangés. Un seul nom le frappa cependant : "condensateur variable". Pourquoi ? Parce qu’il l’avait lu un jour sur le descriptif du poste à galène et que, sans le comprendre bien sûr, il lui avait trouvé un charme digne d’un accessoire de conte de fées. Pensez donc ! Condensateur ! Que pouvait-il donc bien condenser ? Jojo avait imaginé une sorte de rosée comme les sorcières en recueillaient sur les toiles d’araignées, une rosée dans laquelle voyageaient peut-être ces fameuses ondes qu’il s’évertuait à arracher au piège du cristal de son poste. Et un condensateur "variable" par-dessus le marché. Variable donc capricieux, comme le temps, comme le vent, comme les nuages. Etonnez vous après cela qu’il se donne tant de mal le pauvre Jojo ! Il avait ôté ses écouteurs pour tenter de mieux comprendre la conversation. Il les remit brusquement quand les deux hommes ressortirent. Ils étaient manifestement soucieux. Jacques Touzot raccompagna son visiteur à la porte :
- Laissez-moi deux ou trois jours. Je vous la trouverai cette pièce. Vous n’aurez plus qu’à fixer les cosses comme je vous l’ai montré. Une question : vous aimez toujours boire un petit café vers 10 heures, même si c’est du jus de chaussette comme disait ma vieille mèr
Constatant, à son signe de tête discret, que son interlocuteur avait compris le message, il ajouta pour faire diversion en désignant Jojo :
- C’est mon futur apprenti. Il est doué. Mais il n’a pas de bol : il a tout le temps mal au panards.
- Non, non, M’sieur, ça va mieux, dit Jojo en riant. Mon dab m’a dégoté une paire de pompes d’occase en échange de deux pneus de vélo qui traînaient chez Pépé à Argenteuil !
Le type à la mallette lui sourit gentiment en lui ébouriffant la tignasse :
- T’as l’air d’un bon zig, toi. Tu feras sûrement carrière dans la radio.
C’est alors que Jojo s’aperçut que l’heure était déjà bien avancée. Il sortit sur les talons de l’inconnu mais tourna tout de suite à droite pour s’engouffrer, avec ses précieuses rations de pain, dans le hall de son immeuble.
Trois jours plus tard, alors qu’il en sortait pour sa course quotidienne à la boulangerie, il tomba sur Jacques Touzot qui fumait tranquillement sur le pas de la porte de son magasin. Il eut inexplicablement l’impression qu’il l’attendait.
- Salut, mon Jojo ! Tu veux bien me rendre un service ?
- Avec plaisir, Msieur !
- Tu connais le bistrot de la rue des Abbesses ?
- Tu parles, Charles ! C’est là que mon Pater va faire sa belotte le samedi.
- Tu te souviens de mon client de l’autre jour, le jeune homme en culottes de golf ? J’ai un petit paquet pour lui, mais je n’ai pas le temps de l’attendre ; il faut que je file chez le dentiste. Je sais qu’il prend un petit noir là-bas tous les matins à cette heure-ci. Tu peux lui apporter ça ? T’es sympa, mon gars. Je compte sur toi.
Jojo était ravi de cet imprévu qui pimentait un peu sa course du matin. Il prit à gauche au lieu de prendre à droite, traversa la rue Lepic et poussa, cinq minutes plus tard la porte à double battant du café. Le patron , un aveyronnais bien sûr, était derrière son comptoir en train d’essuyer des verres en rêvant avec nostalgie à une époque pas si lointaine où les bouteilles de beaujolais attendaient le client comme à la parade. Hélas, la parade était finie et bien finie. Il sourit en voyant le gamin hésiter à l’entrée de la salle.
- Tiens, te v’là, Jojo. C’est pourtant pas jour de belotte !
- Non, j’ai un paquet pour un de vos clients. Ah, je le vois, il est au fond près du baby-foot.
L’inconnu aussi l’avait vu. Il plia rapidement son journal, se leva, vint à sa rencontre, prit la boîte qu’il lui tendait, dit à voix presque basse « merci, mon p’tit gars » et sortit. Jojo le vit partir à grandes enjambées en direction de la station de métro.
*
Pendant les trois semaines qui suivirent, le temps resta au beau fixe. Un vrai régal ! La routine des grandes vacances s’installa. Pas question de quitter Paris, bien entendu, même pas pour aller chez l’autre grand-père au fin fond des montagnettes du Morvan: les finances et les contraintes dues à l’Occupation ne le permettaient pas. C’est dire combien, chaque après-midi, les parties de cache-cache dans le labyrinthe du "Trou de Chats" étaient les bienvenues. D’autant plus que le "Père la galène" avait fermé boutique pour le restant du mois, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il était parti, avait-il dit, donner un coup de main à son beau-frère qui avait une ferme dans le Calvados.
Tous les soirs la famille se réunissait autour du "poste" pour écouter religieusement l’émission de la BBC, « Les français parlent aux français », ce qui n’était pas sans risques en cette époque où les dénonciations anonymes ( par malveillance plus que par convictions )fleurissaient dans le courrier de la "Kommandantur". Quatre auditeurs ne venaient-ils pas d’être condamnés à des peines de quinze jours à trois mois de prison ? « Les boches deviennent nerveux », avait dit l’autre soir le père de Jojo, « il paraît que seuls les sinistrés des bombardements et les jeunes mariés ont le droit d’acheter une radio ; ça ne doit pas arranger les affaires de monsieur Touzot ». Donc on ne montait pas trop le son, ce qui, ajouté au brouillage permanent émis par les allemands, rendait l’écoute parfois bien laborieuse. Mais tant pis ! C’était une telle joie d’entendre l’indicatif : les quatre premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven, trois brèves et une longue, autrement dit la lettre "V" en morse…A chaque fois Jojo en avait des frissons. Les dernières nouvelles, les vraies, pas celles de la "Propagandastaffel", redonnaient l’espoir aux adultes, les blagues des joyeux drilles de l’équipe d’animation, dont Pierre Dac, le futur complice de Francis Blanche, faisaient rire petits et grands et puis, il y avait les « messages personnels » que Jojo, au contraire de ses parents, qui retournaient alors à leurs occupations, n’aurait manqués pour rien au monde : il adorait leur mystère, leurs sous-entendus indéchiffrables, leur cocasserie parfois. Il faut dire qu’il y en avait de deux sortes : des nouvelles discrètes données à leur famille par ceux qui avait rejoint Londres :
- Je suis de Talence. J’ai épousé Lisette à Neuilly. Tout va bien. Bons baisers à tous.
Mais aussi, et de plus en plus, des instructions codées et des informations échangées entre les services de Londres et les réseaux de résistance (feux verts pour des actions, annonces de parachutages, ordres de préparer un terrain d’atterrissage pour les "lysanders" de la R.A.F. renseignements recueillis concernant les mouvements des unités allemandes et leurs effectifs et armements, etc…) :
- La lune est pleine d’éléphants verts. (Message authentique )
Ce fut au début du mois de juillet, au cours d’une de ces soirées d’écoute silencieuse des ondes courtes, que l’invraisemblable se produisit.
C’était le moment des messages personnels. Son père était retourné à ses mots croisés et sa mère à des ravaudages dont, en raison de la rareté des choses, elle ne voyait jamais la fin. Jojo, lui, était resté l’oreille collée au poste. La liste des messages s’égrainait apportant son lot quotidien de témoignages d’affection rassurants et de formules ésotériques lorsqu’il entendit soudain cette phrase qui le pétrifia littéralement :
- Les panards à Jojo dansent enfin la mazurka.
Il se demanda d’abord s’il n’avait pas rêvé. Mais, non, le brouillage était plutôt moins lancinant que d’habitude. Il se retourna vers son père qui venait de demander à sa femme « phénomène céleste en 3 lettres ? ». Il voulut commencer sa phrase mais il fut tout de suite interrompu.
- Laisse parler ta mère !
- Je ne sais pas, moi ; "arc" peut-être.
- Mais oui, tu as raison, c’est "arc", arc en ciel, que je suis bête ! Qu’est-ce que tu voulais dire, fiston ?
Du coup, il n’était plus sûr de rien. Est-ce qu’il n’avait pas eu une hallucination (c’était un mot qu’employait souvent Pierrot-Taxi qui était très fier de sa marraine, laquelle se prétendait voyante et s’était essayée à la boule de cristal) ? Ou plutôt mal entendu ? Du coup, il n’osa rien dire de peur de paraître ridicule.
- Non, non, rien. Un truc que j’avais pas compris.
- Ben, alors, éteint le poste. Ce n’est pas la peine d’ameuter les voisins.
De cette soirée, Jojo allait se souvenir toute sa vie. Ça s’était passé un mardi. Le samedi suivant, vers trois heures du matin tout le quartier entendit clairement une série d’explosions. Cela semblait venir du nord. Et pour cause : un train chargé de matériels de guerre allemand à destination du front de l’Est venait de sauter sur une des voies de garage de la Plaine Saint-Denis.
Rochefort du Gard, janvier 2008
↑ →