Ce dialogue touche
l’implantation de la démocratie sur la planète et particulièrement dans le
monde arabe.
Le 28
décembre 2003
Mansour : J’ai apprécié notre dernier dialogue qui ma laissé songeur.
Claude : J’apprécie
beaucoup nos échanges car tu m’apprends beaucoup de choses. Nous sommes si
différents à cause de nos origines et pourtant nous avons tellement de
points communs, probablement à cause de notre intérêt dans la politique, que
cela me surprend toujours.
Mansour : Je commence à
croire que la grande différence entre tes analyses concernant le monde arabe
en particulier et la démocratie et les miennes, c'est que tu crois à
l'universalité des valeurs humaines, alors que de mon côté je crois beaucoup
au point historique des cultures qui ont dominé un peuple ou un autre.
Claude : Je crois aussi
au point historique des cultures des peuples mais je pense en plus que les
valeurs humaines fondamentales transcendent ces caractéristiques
culturelles. En somme, même si nous sommes tous très différents, nous
demeurons homme avec ses joies, ses souffrances, ses espoirs, sa soif de
liberté, son besoin de descendance…
Mansour : Tout d'abord, je voudrais te demander si la
démocratie s'était installée à travers le monde entier de la même manière,
est-ce que les peuples d'origine européenne ont tous suivi le même trajet
vers la démocratie ?
Claude : Non. Il y a
effectivement de grande différence dans les démocraties, mais la base est la
même. Le respect de la liberté de l’individu, de son droit de parole, de son
droit d’assemblée, d’entreprise, etc…. Par contre, il est clair que la
démocratie des Soviets, celle des Républiques Populaires et Socialistes et
celles des dictatures même les plus ouvertes n’en étaient pas.
Mansour :
Comparons, par exemple, la Grande Bretagne, les USA
et le Canada d'un côté avec les pays comme la France, l'Allemagne, l'Espagne
et le Chili de l’autre. À mon humble avis, chacun des peuples de ces nations
a trouvé la voie spécifique à son ascension vers une culture démocratique.
D'une manière générale, je crois que la voie suivie par les pays nordiques
de l'Europe, de l'Amérique a été totalement différente des pays européens de
culture latine. À ce jour, la plus vieille démocratie du monde, l'Angleterre
n'a pas même pas de constitution nationale. Par contre, tous les pays de
culture latine ont ancré leur démocratie dans un document spécial appelé la
constitution nationale. Mieux encore, est-ce que tu penses que la France ou
l'Espagne, le Portugal, le Chili ont acquis la démocratie à travers des
élections, ou est-ce que ces démocraties se sont développées en fait à
travers des bouleversements politiques très violents et souvent sanglants ?
Claude : Il est vrai que
la démocratie naît de bouleversements politiques ou de guerres car c’est une
bonne solution pour une paix à long terme. Elle assure le droit des
individus, leur permet d’évoluer, d’user de leurs talents, de vivre
librement. Et si elle est juste et bien organisée, elle crée une certaine
égalité et protége les plus pauvres par le partage des richesses.
Mansour : Je voudrais aussi te demander à réfléchir un peu
sur les voies prises par les pays asiatiques pour aboutir finalement à une
démocratie politique et sociale aussi valable que celles de la Grande
Bretagne ou des USA et du Canada. La démocratie au Japon s'est développée,
par exemple, à travers un régime d'extrême droite supporté par les USA
pendant plus de 30 ans après la deuxième guerre mondiale. Il en a été de
même pour la Corée du sud. Il en a été le cas pour tous les pays de l'Asie
du su- est et notamment la Thaïlande et la Chine nationaliste. Même le
grand géant de la Chine communiste se transforme sous nos yeux et aboutira
un jour à une forme de démocratie dans les décennies à venir. Regardes, par
exemple, les derniers changements apportés à la constitution chinoise par le
parti communiste lui-même. Je te parle de tous ces exemples pour en fait te
dire que la démocratie n'est pas un produit homogène qui est le même
partout, mais en fait le résultat des transformations des sociétés. Et ces
sociétés ne peuvent pas se transformer sans tenir compte de leurs valeurs
culturelles historiques.
Claude : Je te répète
que je suis en accord avec toi, tout en maintenant mes premières
affirmations.
Mansour : Même lors de
notre dernier dialogue, tu continuais à défendre la prise de pouvoir par
les islamistes lors des élections, qui furent de toutes façons manipulées
avant même qu'elles n'aient eu lieu, en 1991. Mais la société algérienne n'a
pas la même culture que l'Europe ou le Canada. Cette société qu'on le
veuille ou pas est trempée jusqu'aux os dans la culture arabo-islamique (y
compris d'ailleurs les Kabyles, qui prétendent le contraire). Et c'est pour
cela que je pense que la seule solution acceptable à long terme pour
l'Algérie serait une constitution qui serait
similaire à celle de la Turquie qui a, après tout, gérée l'Algérie pendant
des siècles. La seule organisation sociale capable d'adopter les valeurs
occidentales reste à ce jour les services de sécurité algériens.
Claude : J’ai de la
difficulté à croire cela car les tensions qui existent en Algérie me
semblent démontrer le contraire. Si les Algériens bien pensants, bien
éduqués, ayant une bonne expérience de la vie, de bonnes professions ou
métiers restaient dans leur pays au lieu de chercher à vivre une vie plus
prospère ailleurs dans des pays étrangers, est-ce que cela ne changerait pas
la donne politique du pays? Je vois le même problème en Haïti, probablement
le pays où le peuple vit dans la misère la plus abjecte, qui a une diaspora
importante éparpillée dans le monde, telle des enseignants, des médecins,
des hommes d’affaires, des hommes politiques, des scientistes, des
marchands, des informaticiens, etc… et qui ne font rien pour aider
politiquement leur pays pour le sortir de la dèche. Tu sais que je suis
d’accord avec une constitution à la turque pour l’Algérie. J’en ai discuté
longuement dans des dialogues précédents. Je coirs que l’on se répète.
Mansour : Même, si par miracle nous arrivons à avoir une
coalition démocratique, cette coalition ne durera pas plus de 6 mois avant
d'imploser. J'ai observé tous les soi-disant partis démocratiques algériens
d'aujourd'hui. Comme je t’ai déjà expliqué pas un seul parti politique
actuel en Algérie n'applique les principes démocratiques au sein même de son
parti. Non, la démocratie est une culture qui est encore, qu'on le veuille
ou pas, tout a fait étrangère a la culture du peuple algérien en particulier
et de tous les peuples arabes en général.
Claude : Si vous, les
Algériens, qui comprenez les principes de la démocratie, réagissiez, je
crois que ces chefs de partis qui se disent démocratiques ne feraient pas la
pluie et le beau temps.
Quant à ton
affirmation que cela est étranger au peuple arabe, je te soumets que toutes
les infos auxquelles sont soumis ces peuples de plus en plus par satellites,
depuis des années, les enseignent quotidiennement des principes de la
démocratie et de ses avantages. C’est comme le mouvement qui a renversé
l’Allemagne de l’Est et éventuellement le régime des Soviets. Il a pris
origine dans les communications venant de l’Ouest qui même s’ils étaient
défendues et brouillées par les régimes totalitaires ont trouvé leur chemin
jusqu’à dans la tête des jeunes allemands. Ceux-ci ont finalement compris
qu’ils vivaient derrière un rideau de fer qui les brimait et leur enlevait
tout espoir de s’épanouir. Je les ai rencontré personnellement ces jeunes
révoltés à Prague assis dans la rue devant l’ambassade de l’Allemagne de
l’Ouest, car j’y étais ces jours-là Je leur ai longuement parlé et j’ai
compris.
Mansour : Je ris de vive voix quand j'entends Bush nous dire
qu'il est en train d'aider le peuple irakien à enfin avoir la démocratie
qu'il souhaite de tout son coeur. Le peuple irakien est encore plus étranger
à la culture démocratique que tous les peuples arabes. Il a eu une histoire
très longue ou la loi du plus fort à toujours été la meilleure, même du
temps des khalifes des abbassides (période glorieuse de l'Irak et du monde
musulman en général). Pour toutes ces raisons, je ne crois pas à une
démocratie dans le monde arabe à travers des élections populaires. Si
jamais elle arrive à s'installer dans ce monde, elle se fera de la même
manière qu'en Turquie, a travers les baïonnettes. Je vais te paraître très
fasciste dans mes analyses mais je deviens de plus croyant au point de
l'histoire culturelle des peuples. Rien ne peut se transformer en dehors de
cette histoire culturelle.
Claude : Fasciste, je ne sais pas mais pessimiste pour sûr.
Tu ne sembles pas tenir compte du monde moderne dans lequel on vit. Les
choses ont bien changées et continuent à un rythme effarant. En voyageant,
on voit et entend, même dans le fin fond de l’Afrique, des jeunes et des
moins jeunes qui parlent de liberté et de politique. L’Internet, là comme
ailleurs, s’ajoute aux médias et est en train de créer un monde plus
globalisé intellectuellement. Les chefs politiques branlent et ceux, parmi
eux, qui croient que c’est parce qu’ils ont des armes qu’ils garderont ou
obtiendront le vrai pouvoir, se trompent. Même en Algérie, j’apprends que
l’Internet se généralise et que les jeunes rêvent de plus grandes choses. Le
fils de notre, ingénieur diplômé de l’École Polytechnique de Montréal, est
rentré à Alger pour travailler. En voilà un, solide et intelligent et bien
éduqué, qui rentre au pays et qui éventuellement l’aidera. Il doit sûrement
y en avoir des centaines d’autres.
Mansour : Je reconnais que des jeunes
comme le fils de notre ami sont un grand plus pour l’Algérie et peuvent
éventuellement contribuer à son changement profond. Mais ce n’est pas demain
la veille. Par ailleurs, je suis d'accord avec toi qu'il faut vraiment tout
faire pour arrêter, une bonne fois pour toute, la folie humaine du régime de
Bush. Je ne crois pas qu'il est aussi intelligent politiquement que tu le
prétends. Par contre, je suis sûr qu'il est manipulé par une machine
politique républicaine extraordinaire. Et les démocrates ont intérêt à se
méfier des manipulations médiatiques de ce groupe de républicains fascistes
qui ont les reines du pouvoir aux USA actuellement.
Claude : Oui, je continue à croire que
Ti-Bush est fort électoralement. Son passé est garant de l’avenir. Les
sondages indiquent aujourd’hui qu’il est sur le chemin d’une grande victoire
électorale pour sa réélection. J’espère que les démocrates se ressaisiront à
temps et que Dean sera un candidat capable de prendre l’initiative dès le
début la campagne électorale. Je ne désespère pas de voir une grande
surprise le soir des élections. Tout est encore possible.
2003, s’envole alors je te dis à l’an
prochain !