Je viens de terminer la lecture de « Les Bienveillantes », roman écrit en français par un jeune écrivain américain de 39 ans, Jonathan Littell. Il prit cinq ans à faire ses recherches et à écrire son bouquin qui contient 900 pages, tassées, sans paragraphe et imprimées en petit caractère. Ouf !
Le roman a gagné le prix Goncourt 2006 et celui du Meilleur Roman Français 2006. De style élégant, le texte est rythmé, accrocheur et constant. Pour son deuxième livre, Littell a écrit un chef d'oeuvre et devient un des grands romanciers de notre époque.
C’est le récit d’un homme érudit, passionné de littérature et de musique, Max Aue, qui a été, soixante ans plus tôt, officier de la Gestapo allemande chargé d'inspecter les opérations d'élimination des juifs, des gitans, des polonais, et autres sur le front de l’Est contre l’URSS et, par la suite, le déroulement des activités des camps d’extermination. Il contient une mine de détails de l’administration nazie, de la dernière guerre et sur des réalités sociologiques de cette époque. Dix pourcent des personnages sont fictifs, les autres ont vécus.
. "Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s'est passé...". Le roman commence ainsi. J’ai trouvé sur le blog le buzz littéraire l’analyse de ce livre par un lecteur français, que je partage, et j’ai cru le reproduire ici pour présenter la synthèse de ce grand roman :
« … du fond de son bureau de directeur d’une usine de dentelle au nord de la France, il entreprend sur le tard la rédaction minutieuse de son parcours de guerre, qui nous conduira de l’attaque-surprise du Reich contre la Russie stalinienne en 1941 à l’apocalypse berlinoise de 1945.
Max Aue cache une fracture originelle : enfant mal aimé, entre un père allemand ancien combattant tôt disparu et une mère française remariée, reflet sombre d’une sœur jumelle, faisant office d’idéal féminin incestueux, Max se cherche sans trouver son unité. A la suite d’une scolarité rigoureuse et grise, d’internat en pension austère, Son penchant homosexuel commence à s’affirmer. Il se consacre à un doctorat en droit et, à sa majorité, choisit la nationalité paternelle : il rompt ses derniers liens familiaux et gagne l’Allemagne de Weimar à bout de souffle.
Esprit fin, assoiffé d’absolu, en quête d’objet, il est rapidement séduit par la radicalité du national-socialisme et adhère au culte du « Volk ». Au gré des circonstances, il rejoint la SS. Il quitte son poste administratif en 1941, pour le front de l’est, dans les rangs de l’einzatgrup SS du sud , fraichement constitué, pour sécuriser les arrières de la Wermacht dans les vastes territoires rapidement conquis et y mettre en œuvre une épuration d’abord sur des critères idéologiques, puis rapidement raciaux. ... en vue de l’anéantissement définitif d’une « race » entière nous est rendu, par petites étapes successives… dans cette descente infernale vers la transgression morale définitive.
Littell nous emmène presqu’en douceur vers l’un des visages les plus hideux du Mal , à travers l’esprit rationnel , précis , subtil et conscient d’un être qui paraîtra longtemps proche de nous, malgré ses actes et sa dérive intérieure , proche par ses doutes et ses faiblesses , proche par les rares pépites de pureté qu’il héberge encore .
Les scènes d’action (massacres, accrochages) alternent avec des longues périodes d’attente, où les officiers se lancent dans des discussions aussi variées qu’imprévisibles.
La route chaotique de l’Est nous conduit de Kiev aux limites du Caucase, de la steppe aux montagnes volcaniques, où se côtoient splendeurs naturelles et culturelles, à peine obscurcies par les horreurs de cette guerre.
La course fatale de Max se termine dans la nasse de Stalingrad, dont Littell nous dépeint, avec densité et économie, l’atmosphère inhumaine et glaciale. Héros un peu malgré lui, gravement blessé, Max échappe in extremis à la capture.
Au terme d’une lente convalescence nostalgique sur les rives de la Baltique, il rejoint Berlin en 1944 pour reprendre sa place dans l’administration mortifère de la solution finale… Dans la capitale d’un Reich déliquescent, Max côtoie un monde interlope où s’agitent, sous la caste de quelques seigneurs nazis, des petits comptables du crime, des nobles prussiens cyniques, des parvenus vulgaires, des veuves séduisantes, des escrocs. De la piscine au bistrot, puis du bar aux abris, sous le feu croissant des avions alliés, le temps paraît suspendu, au bord du vide de la défaite.
Dans son rôle bien rôdé d’évaluateur de la chaine de destruction, Max, sur l’injonction de Speer, va s’activer pour adoucir un peu la condition des déportés, du moins ceux qui pourraient représenter un potentiel de travail inestimable dans la guerre totale de Goebbels. Il se heurte aux obsessions purificatrices d’Himmler, aux visées carriéristes d’Eichmann, à l’inertie sadique des bourreaux de terrain.
L’explosion de folie finale, où Max révèle toutes les facettes de son « dasein », dans le climat d’apoptose morbide et violente qui baigne Berlin en août 1945, nous en parait d’autant plus ambigüe.
La malédiction du peuple allemand lui répond en écho, comme, à l’opéra, le chœur au soliste. Il en ressort une responsabilité collective, qui échappe à l’addition des culpabilités individuelles.
Ce roman est un monument littéraire somptueux, impressionnant par son souffle épique, sa densité, sa richesse, ses multiples niveaux de lecture et de références, posant de façon originale les questions de la responsabilité et de la culpabilité, individuelle et collective de l’homme, et auscultant de façon troublante notre parenté au bourreau.
Style touchant. Lecture qui donne à réfléchir, à s’interroger, à se souvenir et à ressentir, sur les questions essentielles de notre histoire et de notre civilisation. »
Ce livre est particulièrement intéressant pour les Canadiens, car ne sommes pas généralement familiers avec les détails de la bataille sur le front de l’Est où 27 millions de personnes sont mortes lors de la 2ième guerre mondiale, ni de l’organisation interne des camps d’extermination.
Les lecteurs qui seraient intéressés aux commentaires des critiques de ce livre, je vous réfère à Wikipédia :
Claude Dupras
Note : Le titre « Les Bienveillantes » fait référence au nom d’entités mythologiques primordiales, censées, dans la tragédie grecque, pourchasser sans répit les auteurs d’actes inexpiables – la légende des Atrides et la malédiction d’Oreste, matricide par la volonté des Dieux ( Eschyle )