Le Canada et la guerre
Après un période difficile, Charles-Émile et Antoinette vivent un bel été et ont
retrouvé bonheur, joie de vivre et santé. L’optimisme revient. Les garçons vont
bien, Jean-Claude entreprend sa deuxième année scolaire, les affaires sont très
bonnes et Antoinette a repris la direction de son salon. Et tout à coup, la
guerre. Au début, Charles-Émile et Antoinette sont bien heureux du silence du
Premier ministre King. Ils espèrent que le Canada restera neutre, tout comme les
USA.
King a en mémoire les effets néfastes de la 1ière guerre mondiale sur l’unité
nationale et la destruction du Parti conservateur. Il veut protéger le pays et
le parti libéral d’une telle secousse. Depuis le statut de Westminster de 1932,
le Canada jouit de son autonomie sur le plan politique. Il n’est pas tenu de
suivre la Grande Bretagne, dans le conflit. De plus, le gouvernement fédéral
doit tenir compte que la grande dépression a eu des effets dévastateurs sur les
budgets de la défense nationale. Le Canada n’est tout simplement pas préparé à
une nouvelle guerre et ne dispose pas d’armes modernes nécessaires.
Malgré cela, à la suite d’un grand débat à la chambre des communes à l’issue
duquel la déchirure du pays s’exprime par l’appui à la guerre ou la neutralité,
King décide d’engager le Canada aux côtés des Anglais. Le 10 septembre 1939, il
déclare la guerre à l’Allemagne. Cependant, King veut limiter l’engagement du
Canada et il insiste qu’il n’y aura pas de conscription. Cette question devient
vite l’enjeu politique le plus important au pays et sépare les Canadiens
français des Canadiens anglais. Charles-Émile n’a pas confiance que King tiendra
sa promesse car les pressions sont fortes, particulièrement de la part du
Premier ministre de l’Ontario et du mouvement pour la conscription, mené par le
conservateur Arthur Meighen.
Au Québec, la cote du Premier Ministre Duplessis est en baisse. Pourtant, il a
fait adopter les premières mesures sociales du Québec, telles que les lois sur
les pensions de vieillesses, l’assistance aux mères nécessiteuses, la pension
aux aveugles, les salaires raisonnables (qui deviendra plus tard la loi sur le
salaire minimum). Il crée aussi le Ministère de la santé et du bien-être social.
La dépression l’a empêché d’appliquer son programme de réforme sociale et
économique et il a également dû renier sa promesse électorale de nationaliser
les producteurs d’électricité à cause du refus du syndicat financier de la rue
Saint-Jacques de le financer. Il est trop nationaliste au goût de ce milieu
anglophone, qui incarne le pouvoir réel au Québec. C’est d’ailleurs en
boycottant ce financement que ce pouvoir non élu confirme sa main mise sur le
gouvernement provincial. De plus, quelques signes de corruption à la Taschereau
font surface. Le mépris du peuple se manifeste ouvertement contre lui.
L’annonce par King de l’entrée en guerre du Canada fournit à Duplessis une façon
de racheter sa carrière politique. Il déclenche une élection provinciale en
invoquant le besoin d’obtenir un mandat fort pour tenir tête aux visées
centralisatrices d’Ottawa et à la conscription qu’il pressent. Mais les
ministres fédéraux du Québec, Lapointe, Cardin et Power, défendent King et
promettent qu’il n’y aura jamais de conscription sous le parti libéral fédéral.
Sentant de plus un défi à leur crédibilité et à leur légitimité, ils menacent de
démissionner ensemble si Duplessis est réélu.
L’adversaire libéral de Duplessis, Adélard Godbout, remporte l’élection dans un
raz-de-marée, obtenant 54,1% du vote et 70 comtés, contre les 15 de l’Union
Nationale. Verdun passe aux libéraux, le député unioniste Lafleur se classant
troisième, derrière le CCF, le parti socialiste. Charles-Émile n’est pas
surpris. Depuis un an qu’il est témoin du « chiâlage » de ses clients contre
Duplessis, il a vu venir cette écrasante défaite. Tant les Canadiens anglais que
les Canadiens français sont contre lui. Son sondage n’est peut-être pas très
sophistiqué, mais on peut s’y fier.
Hitler partage la Pologne avec les Soviets et réussit à déjouer un attentat
contre sa vie. Dès le début de 1940, en avril, ses troupes envahissent le
Danemark et la Norvège. En mai c’est au tour de la Belgique, du Luxembourg, des
Pays-Bas et de la France. La vitesse des invasions surprend tout le monde et
fait la preuve de la supériorité militaire des Allemands, de leur matériel et de
leur stratégie. L’invasion de la France augmente la menace pour les pays du
Commonwealth britannique. Au Canada, en juin, King présente au parlement un «
acte de mobilisation des ressources nationales », permettant au gouvernement
fédéral de réquisitionner tout bien et service au pays pour la défense du
territoire. Tout homme qualifié doit obligatoirement s’inscrire et se présenter
pour suivre un entraînement de 30 jours. Ce n’est pas la conscription, mais…
Le maire Camilien Houde, également député de Ste-Marie à l’Assemblée
législative, encourage, à l’occasion d’une conférence de presse, les Canadiens
français à défier la loi et à ignorer l’enregistrement. Pour lui, dresser un
répertoire des hommes en âge de combattre équivaut à une mesure de conscription.
Le journal The Gazette, bravant la censure, publie sa déclaration et réclame son
arrestation. Dans le climat d’aberration qui existe, il est odieusement arrêté
et interné pour la durée de la guerre. Craignant des représailles, les gens
n’osent s’opposer publiquement. Le nouveau maire est Adhémar Raynault et le
gouvernement du Québec à cause des difficultés financières de la ville impose sa
tutelle qui durera jusqu’en 1944. De plus, il modifie le régime politique de
Montréal et crée un conseil municipal composé de 99 conseillers de trois
catégories : ceux de la classe « A » élus par les propriétaires, ceux de la
classe « B » élus par les propriétaires et les locataires et ceux de la classe «
C » nommés par 13 corps intermédiaires de la ville. Chaque classe a 33
conseillers et ils ont tous les mêmes droits et privilèges.
Houde est amené au camp de Petawawa, en Ontario. Il se retrouve parmi des
prisonniers italiens, allemands et même des espions. Bien qu’il soit traité en
bagnard et placé derrière des fils barbelés, il demeure digne et donne
l’exemple. Il coupe du bois, lit et écrit à sa femme, son seul contact avec le
monde extérieur. Ses lettres sont censurées. On en retranche tout ce n’est pas
totalement anodin ou qui ne concerne pas son état de santé. Il ne demande pas de
privilèges et reçoit le même traitement que les autres. De nombreuses pétitions
et requêtes demandant sa libération circulent au pays, sans résultat. Le
gouvernement est immuable sur le sujet de la guerre. Deux ans plus tard, «
Camillien » est déplacé au Nouveau-Brunswick, à Fredericton, où il peut enfin
recevoir les membres de sa famille.
Charles-Émile rage de voir son idole en prison. Par contre, il constate de jour
en jour que les opinions se divisent entre ses clients anglophones et
francophones au sujet de la guerre, de l’inscription obligatoire et de la
conscription. Il décide d’éviter ces sujets pour ne pas risquer de froisser sa
clientèle et pour éviter toute confrontation. Il suspend ses activités
politiques et se concentre sur ses affaires car il a trouvé un moyen d’augmenter
ses revenus.
