Ce dialogue traite de la
presse américaine et des musulmans, de la victoire de la gauche au Brésil et
de sa montée en Amérique latine et des débats au conseil de sécurité en
rapport avec une guerre en Irak.
30 octobre 2002
Mansour :
Je crois que tu te trompes un peu dans ton appréciation de mon suivi des
« mass média » américains. Je suis attentivement aussi bien CNN, MSNBC et
FOX. Ce John William Muhammad arrêté pour les carnages qu'il a apparemment
infligé dans notre région du grand Washington, a été à ce jour présenté tout
d'abord comme non pas un américain, mais tout simplement comme Muhammad
avant tout. Même ce matin à CNN, après avoir donné son nom complet, un
reporter de cette chaîne a continué à se référer à Muhammad et non pas à
John William.
Claude : C’est lui qui
donne son nom comme Muhammad. John William Muhammad.
C’est normal, non, qu’il l’appelle par son nom. Il ne faut pas voir
des poux partout ! On ne les appelle pas par leurs prénoms à la télé.
Mansour : Ceci étant dit, je m'en fous royalement du
commentaire de la presse américaine, mais ce qui me rend furieux c'est que
cette même presse, qui se dit nationaliste zélée, ne prend pas du tout en
compte les millions de noirs américains qui sont aujourd'hui membres "nation
of islam" de Farrakian. En dehors des positions antijuives exprimées par ce
leader de millions de noirs américains, que peut-on reprocher à ce
mouvement. Il ne faut pas oublier que c'est ce mouvement qui a été le
premier à engager une guerre sans merci contre la drogue et la prostitution
dans les ghettos américains, dès les années 60. Et quand bien même ce triste
individu serait membre de la nation de l'Islam de Farrakian, est-ce que cela
voudrait dire que tous les membres de cette association soient responsables
de cette tragédie ?
Claude : Je n’ai
entendu personne dire cela. Farrakian est un personnage controversé et le
lobby juif fait tout pour le dénigrer. Son mouvement fait de bonnes choses,
mais le discours du chef est à contre-courant et cela exaspère une couche
d’américains républicains. Personne ne les blâme pour la tragédie du 9/11.
Farrakian est contre la guerre en Irak. Ami de Kadafy, il a rencontré Saddam
et ses ministres. Il est un grand tribun, bon prêcheur, élégant gentleman et
ne fait pas son âge. J’aime écouter ses discours sur C-Span. Je ne suis pas
en accord avec lui normalement mais il a un talent oratoire intéressant.
Mansour : Et si c'est le cas, comment ce fait-il que toutes
les associations sportives professionnelles en Amérique ont tellement de
noirs américains qui ont pour prénom, Karim comme c'était le cas de Abdul 'djabbar,
ou de tous les Omar et Muhammad dans le baseball ou le football américain,
sans parler du basket ball. Je suis peut-être paranoïaque mais je t'avoue
franchement que j'ai l'impression que je suis en train de vivre une autre
forme de l'inquisition espagnole du 16ième siècle.
Claude ; Tu charries
encore. Je rappelle à ta mémoire ce qui est arrivé aux japonais canadiens et
américains durant la 2ième grande guerre. On les a tous
emprisonnés de crainte que des espions se trouvent parmi eux et tous les
gens étaient très suspicieux envers eux. Une famille de japonais était notre
voisine à Verdun, banlieue de Montréal, lorsque j’avais 12 ans et elle
comprenait un petit japonais de mon âge avec qui je jouais. Dès 1941, j’ai
senti que les gens regardaient les Japonais de travers, et finalement un
jour la famille a disparu et je perdais un ami. Je ne les ai jamais revus.
Probablement qu'on les a amenés dans un camp. Aujourd’hui, cette crainte
est passée. Ce sera de même pour les musulmans des USA, un jour prochain
tout redeviendra normal. Malheureusement, le traitement qu’ils subissent
actuellement est très injuste et triste pour eux. J’avais prévu cela, si tu
te rappelles bien, au lendemain du 9/11 lorsque je t’ai dit que les
musulmans passeraient un mauvais quart d’heure. Vous vous devez de continuer
à plaider la cause de votre présence pour amenuiser cette crainte qui a
envahi les Américains. On peut dire que tout cela est la faute de Ben Laden
qui a frappé trop fort le 9/11 et qui a meurtri profondément chaque
américain. De toute façon, Ben Laden se fout des musulmans américains et de
ceux des autres pays, qui ne suivent pas les ouvrages du wahhabisme et du qotbisme, car pour lui ce ne sont pas de vrais musulmans puisqu’ils
acceptent la loi humaine. Il agit comme les islamistes en Algérie qui tuent
d’innocents musulmans et créent une vie insoutenable pour leurs milieux. C’est
un crétin…
Mansour : Et cette fois-ci ce ne sont pas les juifs qui sont
visés par le public en général mais les musulmans vivant aux usa. Je me
demande même si nous n'allons pas retrouver les pogroms européens aux USA de
mon vivant, mais envers tous ceux qui pratiquent la religion de Muhammad.
Avant l'ascension d’Hitler au pouvoir en Allemagne, ce pays était considéré
comme le plus démocratique de toute l'Europe et tout d'un coup tout le
peuple allemand a embrassé les ambitions d'Hitler. Qui me dit que l'histoire
ne se répétera pas aux USA, dans les années à venir ?
Claude : Non, ne
t’inquiète pas. La démocratie est réelle aux USA. Ce n’est pas l’Allemagne des
années 30 qui s’était toujours donné des dictateurs. Je crois même, que les
Américains changeront de président d’ici 2 ans. Rappelle-toi ce qui est
arrivé à Bush père. Demandes-toi pourquoi les pogroms ont-ils existé ?
Quelle était la motivation des différents peuples qui les ont infligés aux
juifs ? Les musulmans sont-ils dans la même situation ? Je ne crois pas.
Mansour :
Aujourd'hui la puissance américaine à travers le
monde entier est certainement incontestée, mais il ne faut pas oublier que
la Chine commence à bouger sérieusement, sans parler de l'Europe qui se
cherche et la Russie qui a toujours des ambitions mondiales malgré sa
situation économique. La Russie par exemple, a toujours tous les atouts de
la technologie et de la recherche scientifique soviétiques intacts. Pour peu
que Poutine décide de replacer la Russie sur l'arène mondiale, il a tous les
moyens du moins militaires pour tout au moins essayer de confronter
l'arrogance américaine.
Claude : Il est clair
pour moi que Poutine veut renforcer la Russie et que suite à la dégringolade
économique, les problèmes humains et les divisions qui ont suivi la
déchéance de l’Union Soviétique, il voudra redonner un jour, pas trop
lointain, la puissance à sa Russie. Les Russes ne peuvent accepter encore
longtemps, comme tu dis, l’arrogance américaine. Il ne s’agit pas de faire
la guerre, mais plutôt de lever fièrement la tête…
Mansour : Et la Chine, qui sait ce que ce grand État fera dans les 10 années à
venir. Ce pays a certainement déjà l'assise industrielle pour s'affirmer du
moins dans le sud-est asiatique. N'y a-t-il pas tout de même du moins un
semblant de parallèle entre la situation de l'Allemagne d'entre les 2
guerres mondiales et celle de l'Amérique d'aujourd'hui. L'Allemagne de cette
période était tellement intoxiquée par ses avancées technologiques,
notamment dans le domaine de la chimie et de la sidérurgie qu'elle pensait
qu'elle était enfin capable de dicter sa loi au reste du monde. N'est-ce pas
le cas de l'Amérique aujourd'hui
?
Claude :
L’Allemagne connaissait le chômage et la pauvreté et c’est sur ces bases
qu’Hitler a pu prendre le pouvoir. Et ce fou aurait pu conquérir le monde
économiquement et techniquement au lieu de penser à le conquérir
militairement. Aujourd’hui, l’Allemagne serait une force incroyable si elle
n’avait pas engagé tous ses efforts dans cette guerre suicidaire en 1936. Je
ne crois pas que l’on peut comparer l’esprit américain à l’allemand. Ils
sont créateurs mais si loin l’un de l’autre.
Mansour : A propos est-ce que tu as
remarqué les résultats des élections au Brésil. Voila un nouveau défi à la
toute puissance de l'Amérique. Je me demande comment l'administration de
Bush va réagir à ce camouflet après l'avortement de la tentative américaine
de renverser le président vénézuélien élu par le peuple. Je me demande aussi
si cette nouvelle percée des forces ouvrières en Amérique latine ne fera pas
tache d'huile en Argentine, au Chili et dans le reste de l'Amérique du sud.
J'aimerais bien voir l'administration Bush essayer de fomenter des grèves de
riches comme elle l'a fait dernièrement au Venezuela, dans un pays aussi
vaste que le Brésil. J'aimerais aussi voir cette administration américaine
favoriser un boycott du Brésil, alors que la majorité de la dette extérieure de
ce pays est entre les mains des banques américaines. Je ne sais pas pourquoi
mais j'ai l'impression que ces dernières élections au Brésil ont lancé un
mouvement continental à travers toute l'hémisphère contre la distribution
injuste des revenus entre les pauvres et les nantis de ce continent. Mais
bien que très minoritaires ces nantis sont très proches des pouvoirs aux
USA. La question que je me pose aujourd'hui est de savoir si l'Amérique
réagira contre ce mouvement de redistribution des richesses de l'Amérique
latine de la même manière qu'elle l'avait fait vis-à-vis des supporters de
Batista à Cuba dans les années 60. L'histoire nous le dira.
Claude : Encore
là, la différence est grande. Cuba est l’ennemi parce que Fidel a
nationalisé les compagnies américaines sans compensations justes. C’était la période de la guerre froide. Maintenant un parti
socialiste peut prendre le pouvoir dans un pays, et cela est accepté, avec
grimaces, il est vrai, mais accepté quand même. On est loin du temps
d’Allende. Quant à Lula, je le trouve bien sympathique et il a remporté une
grande victoire avec plus de 61% des voix. C’est très fort. Mais pourra-t-il
mettre en application son programme? Ses idées? Ses promesses, comme celle
de quadrupler le salaire minimum ? Tu me permettras d’en douter. Il va
sûrement essayer mais les contraintes financières du Brésil le restreindront
à agir comme il se doit. Sinon, on verra comme au Venezuela des millions de
personnes dans les rues demander sa démission.
Mansour : Jamais l'arrogance américaine
n'a été mieux mise à nue que durant ce fameux débat au conseil de sécurité
concernant la guerre contre l'Irak. Maintenant l'administration américaine a
l'outrecuidance d'affirmer que de toute façon elle avait l'intention de
faire la guerre à Saddam Hussein et qu'il appartenait à tous les autres
membres du conseil de sécurité, y compris la France et la Russie, de se
ranger du côté de l'histoire. Malheureusement pour Bush, même son ami voisin
du Mexique, qui a vraisemblablement compte tenu des résultats des élections
au Brésil, s'est déclaré plus proche des positions françaises que de celles
de Bush. Je me demande comment ce cow-boy du Texas a pris cette nouvelle au
moment où il comptait énormément sur le Mexique pour avoir au moins quelques
voix favorables à ses propositions au conseil de sécurité. Mais ce qui n'est
plus une surprise pour moi c'est que toute la presse américaine en général
continue à défendre les positions de Bush dans cette affaire. Il faut voir
comment la pauvre France est traitée dans ces débats à la télé américaine en
particulier. Il ne fait aucun doute que la majorité de l'opinion publique
américaine sera du côté de son président, mais comme tu disais dans notre
dialogue récent, cette euphorie populaire ne durera pas longtemps.
Claude : Voilà ! La France fait son
boulot et on doit admirer Chirac pour son courage. Il rallie la grande
majorité des pays du monde. C’est heureux qu’il soit conservateur et non
socialiste, car là les USA se déchaîneraient contre la France. Actuellement,
ils la piquent mais dans le fond ils savent bien qu’elle a raison. De toute
façon je ne crois pas encore que ti-Bush ira en guerre…
Mansour :
Tout d'abord les « body bags » vont commencer à revenir à Dover airport,
ensuite les troupes américaines se retrouveront dans un véritable marécage
et pendant des années. Jamais les Irakiens n'accepteront que leur pays soit
géré par une force militaire extérieure. Je voudrais bien que les Irakiens
se débarrassent de Saddam Hussein et de son régime sanguinaire, mais je ne
voudrais certainement pas que ce soit l'Amérique qui se porte comme le
gendarme de cette région.
Claude : Et que fait-il
de la Corée du Nord? Elle a la bombe et Bush voit cela comme une force de
dissuasion. Cela lui fait perdre la face. De plus, les mouvements
anti-guerre s’organisent et les manifestations que l’on a vues récemment,
même si elles ont été imposantes, grossiront et deviendront, comme du temps
de Nixon et Johnson, des éléments qui affecteront les décisions du
gouvernement. Aussi les élections prochaines lanceront une douche froide à
la face de ti-Bush, réduiront son ardeur et le forceront à plus de rigueur.
À moins qu’il soit un être totalement différent de ses prédécesseurs et que
pour ne pas perdre la face, il maintiendra sa position advienne que pourra.
Mansour :
Je voudrais bien partager ton optimisme concernant
les résultats des prochaines élections aux USA. Mais je ne peux pas. Toi-même tu dis souvent que ce peuple est totalement ignorant et qu'il ne réagit
que viscéralement en fin de compte. Il est vrai que le «wallet » est très
important pour les américains. Mais tu oublies que les électeurs qui vont
aux urnes ne sont pas toujours touchés par la crise économique qui sévit
dans ce pays. Les jeunes votent rarement et ils sont les plus touchés pour
le moment par cette crise économique. Les ouvriers américains sont plus
désorganisés que jamais et l'influence de leurs syndicats diminue à vue
d'oeil dans ce pays. Pour le moment la grande majorité des candidats
républicains mènent leur campagne pour le renforcement des services de
sécurité à l'intérieur du pays et la réduction des taxes, malgré le fait
que le budget fédéral a déjà enregistré un déficit de plus de 150 milliards
de dollars, la première année d'exercice du pouvoir de Bush, alors qu'il
avait hérité d'un surplus budgétaire de plus de 100 milliards de dollars de
son prédécesseur. Aussi irrationnel qu'il soit je vais tout de même te
donner mes pronostiques à ce sujet. Je pense tout de même que les démocrates
garderont en fin de compte la majorité au sénat. Mais les républicains
garderont aussi la majorité à la chambre des représentants. Ce qu'il faut
peut-être suivre de très prêt seraient les élections des gouverneurs. Si les
démocrates arrivent à continuer à gagner sur les républicains dans ce
domaine, cela pourra donner du fil à retordre à Bush lors des
prochaines élections présidentielles. Les gouverneurs des états ont des
machines électorales assez impressionnantes. Et si les gouverneurs
démocrates se rangent derrière un candidat aux élections présidentielles,
cela fera certainement mal à la campagne de Bush en 2004.
Claude : Bien dit.
Il me semble que les élections à la chambre des représentants se corsent, et
je vois vers la fin de semaine prochaine les démocrates passés en avant.
J’espère que ce ne sont pas mes rêves qui me font mal juger ce qui se passe.
C’est fort possible, parce que dans le fond de moi-même je crains que les
baisses de taxes aident énormément les républicains. J’ai toujours appris
qu’un politicien qui taxe est un politicien qui se fait battre, Le contraire
est évidemment vrai aussi. On verra…
Mansour : Voila mon cher ami, je crois que j'ai répondu à toutes tes questions
récentes. Et comme on dit en anglais, « let's keep in touch ».