Ce dialogue touche
l’influence du pétrole dans le Moyen-Orient, le non respect des accords
d’Évian, des possibilités de tourisme pour l’Algérie et de l’influence des
soviets sur Boumediene.
Le 14 janvier 2003
Mansour : Si je me souviens bien du livre "1984" de George
Orwell, que j'ai lu dans les années ’60, il avait divisé le monde en 4
grands blocs: les Amériques, l’Euro-Asie, l'Océanie et le reste du monde.
Dans ce livre, deux grands ensembles s'alliaient toujours contre le
troisième grand ensemble pour l'attaquer. Mais la confrontation ne se
faisait jamais sur les territoires des 3 grandes puissances. Elle se
réalisait sur le non-continent. A l'époque où j'avais lu ce livre, je
voyais ce non-continent comme étant le continent africain qui était
nettement en arrière technologiquement par rapport au reste du monde. Mais
maintenant je me rends compte qu'il ne suffit pas d'être faible pour attirer
les foudres des tout-puissants, il faut aussi posséder quelque chose que les
pays riches convoitent et qui ne peuvent avoir qu'en dominant ces régions
riches en matières premières et très pauvres en technologie et surtout en
maturation en tant que nation.
Claude : Merci de me rappeler le livre de
Orwell, que j’ai lu alors distraitement mais qui n’avait pas attiré mon
attention plus que cela. Il y a beaucoup de vérité dans ton affirmation
« qu’il ne suffit pas d’être faible ….. ».
Mansour : Il faut tout de même reconnaître aujourd'hui que même Israël
n'aurait pas eu les appuis diplomatiques, économiques et militaires dont il
a bénéficié depuis sa création s'il n'y avait pas cette convoitise
pétrolière des USA en particulier, mais aussi de l'Angleterre et de la
France. Est-ce que Bush senior se serait donné la peine de libérer le Koweït
en 1991 si ce pays ne flottait pas sur une nappe de pétrole ? Est-ce que
même depuis le temps de Roosevelt l'appui total apporté à la famille d'Ibn
Saoud n'a rien à voir avec les réserves pétrolières de ce désert de
l'Arabie et les multinationales pétrolières américaines qui ont commencé à
montrer leurs muscles durant les années 30.
Claude : Tu touches juste. Mais pourquoi les
USA qui avaient besoin de pétrole n’aurait pas fait ce qu’ils on fait en
faisant la cour à ces pays. Cela me semble normal. Mais il ne faut pas
oublier la diaspora juive. Elle est grande, influente, riche. Elle a amené
les pays où elle vit à supporter Israël. D’ailleurs en 1948. c’est elle qui
dans la dernière nuit avant le vote aux Nations-Unies, celle des grands
couteaux comme on la qualifie, a réussi à obtenir le vote en faveur de la
création de l’état d’Israël. Ce fut un vote surprenant, historique,
discutable, et qui a apporté au Proche-Orient tous les problèmes qu’il
connaît aujourd’hui. Oui, le pétrole est l’attrait. Et tu as raison de dire
que c’est à cause de cela que les USA bougent depuis longtemps. Mais il ne
faut pas oublier le vote de 1948.
Mansour : Le monde arabe aujourd'hui répond à tous les critères pour devenir
le non-continent de George Orwell. Il a quelque chose que le monde entier
convoite et il n'a ni la technologie ni la notion nationaliste capables de
se défendre. La seule raison qui me pousse à élargir ce non-continent au
reste du monde musulman c'est que l'islam en tant que religion continue à ce
jour à avoir une très grande influence sur les musulmans, notamment très
pauvres à travers le monde entier. Le Pakistan, par exemple, n'a vraiment
rien à avoir avec la culture du Moyen-orient en dehors de l'Islam. Et
pourtant, il plane toujours comme une donnée imprévisible dans ce jeu de
riches qui ne seront pas toujours chrétiens car un jour ou l'autre la Chine
voudra aussi avoir un morceau de ce gâteau pétrolier.
Claude : Le monde arabe a l’Islam. C’est une
richesse unique pour lui, car elle est composée de foi, de ralliements,
d’histoires et de traditions, de convictions, de sciences, et surtout est la
religion d'un habitant sur cinq de la planète. Le monde arabe n’est pas
arriéré et penser à le qualifier ainsi est une erreur grave. Par ailleurs,
tout le monde veut une part du gâteau du pétrole et c’est pourquoi, je
crains que Chirac, éventuellement, supporte les USA en rapport avec l’Irak
même si le conseil de sécurité de l’ONU ne s’entend pas sur le rapport des
inspections en Irak et cela à cause des pressions de TOTAL.
Mansour : Plus notre dialogue
s'approfondit, plus je deviens convaincu que nous risquons une 3ième
guerre mondiale, non pas nucléaire, non pas demain, mais une guerre
qui se fera sur le dos du monde arabe en particulier et par ricochet sur le
reste du monde musulman. Ce n'est pas uniquement la pauvreté, le manque de
liberté individuelle dans les pays arabes et musulmans qui favorisent la
montée d'un islamisme militant et combatif. C'est surtout le traitement des
sociétés arabes et musulmanes à travers le monde par le monde occidental
dirigé par les USA qui favorisent le recrutement à tour de bras des nouveaux
militants de la mort par les islamistes.
Claude : Je rejette cette accusation que tu
lances aux Occidentaux. Le marasme actuel est à cause surtout de la
démographie dans les pays musulmans qui est trop forte, des emplois qui sont
trop rares, de la motivation qui n’existe pas, de l’incapacité des jeunes à
faire valoir leurs talents, de la faiblesse des gouvernements, du « backchis »,
et… encore. Les jeunes que j’ai vus grandir sur les coins de rues à Alger et
qui ont passé toute leur jeunesse à attendre un emploi, un jour meilleur,
n’ont pas été placés là par les Occidentaux. Les dirigeants du monde arabe
doivent accepter la grande part des responsabilités. Il y a à peine deux
ans, avec l’affable Clinton, on n’entendait pas la clameur actuelle contre
les Occidentaux. Ce président savait reconnaître les aspirations de tous et
agissait de façon à ne pas les bousculer mais plutôt à les écouter, à leur
donner un espoir et à agir en conséquence. Par ailleurs, ti-Bush est
agressif, insensible, montre son manque d’envergure avec son attitude et ses
mots. Il est en train de créer une nouvelle génération anti-Occident, qui
est prête à se faire kamikaze afin que leur pays ait sa place au soleil.
Mansour : Le peuple algérien était plus pauvre en 1962 qu'il
ne l'est aujourd'hui. Et pourtant il n'était pas révolté contre la culture
occidentale telle qui est présentée chaque jour par l'hégémonie américaine d'une
manière répétée depuis 1962.
Claude : Mon Dieu
que tu coupes court. Que fais-tu du FLN, du manque de liberté, des faillites
politiques, du vide démocratique, etc…? En disant que le peuple algérien est
plus révolté aujourd’hui qu’avant, tu confirmes tout haut ce que je te dis
tout bas depuis longtemps. Il n’est pas révolté contre la culture
occidentale. Au contraire, il l’envie, il veut la rejoindre, il veut en être
partie, … en France, au Canada, aux USA. Son geste est une révolte contre le
système actuel, l’oppression qu’il a vécue, les chances qu’il a manquées et
manque encore.
Mansour : Et le peuple algérien ne pouvait que se révolter
contre les USA qui avaient la possibilité d'apporter la justice à travers le
monde mais qui ont choisi de tuer les Lumumba, Che Guevara et Allende, pour
ne citer que ces trois, d'un côté et supporter les régimes tels que le
royaume de Jordanie créé de toutes pièces, les scheiks du désert, le roi du
Maroc et même finalement notre propre président qui ne fait qu'encourager
l'Algérie à devenir une république islamique ignorante (contrairement à
l'Islam de l'Iran qui est basé sur la concertation, la démocratie et qui est
le seul pays musulman où le représentant de l'opposition a été élu comme
président du pays à plus de 70% de voix.
Claude : J’attire ton attention sur ce que, comme
toi, je me révolte contre la CIA, le bras vengeur et mafieux de l’état
américain. Je n’aime pas les USA quand ils renversent des élus de peuples.
Je ne vois pas comment, tout à coup, l’Algérie devient une république
islamique ignorante à cause des USA. Il me semble qu’il manque beaucoup de
mea-culpa dans tes affirmations.
Mansour : Dans un ordre autre d’idée, je voudrais te
demander où as-tu trouvé que l'Algérie avait à un moment ou un autre trahi
la lettre et l'esprit des accords d'Évian ?
Claude : Les accords d’Evian stipulaient
que : « l’État Algérien fondera ses institutions sur les principes
démocratiques et sur l’égalité des droits politiques entre tous les citoyens
sans discrimination… », tu dois admettre que cela n’a pas été suivi et
respecté. Les accords ajoutaient : « Aucun Algérien ne pourra être
contraint de quitter le territoire algérien ni empêché d’en sortir »,
encore là, le contraire s’est concrétisé. De plus, on peut y lire : « Leurs
droits de propriété (ceux des Français) seront respectés. Aucune mesure de
dépossession ne sera prise à leur encontre sans l’octroi d’une indemnité
équitable préalablement fixée », alors dis-moi qui a été payé? Les
propriétaires de logements, les propriétaires-terriens, les chefs
d’entreprises ? Personne.
Mansour : Ton argumentation
concernant ce que l'Algérie a fait ou pas fait me rappelle un peu les
discussions qui sont en court concernant la crise avec le Corée du nord sur
les ondes en Amérique. On ne se rappelle que de ce que "l'ennemi a fait
aujourd'hui" sans se rappeler de ce que l'Amérique avait fait de ses
engagements depuis 1994. En 1994, les USA s'étaient engagés à construire,
avec l'aide du Japon et de la Corée du sud, une centrale nucléaire
génératrice d'électricité dans les deux années à venir. De plus, les mêmes
allies s'étaient engages à aider la Corée du nord économiquement et
humanitaire ment. Après plus de 8 ans, aucune aide économique et encore
moins du point de vue de l'approvisionnement en énergie du nord n'a vu le
jour, d'une manière substantielle. Mieux encore, Bush n'a rien trouvé de
mieux que de déclarer la Corée du nord comme faisant partie de son empire
imaginaire du mal. Et quand la Corée du nord, menace ouvertement par la plus
grande puissance militaire du monde, réagit pour se préparer à se défendre,
on l'accuse d'avoir déchiré ses accords internationaux. Et l'Amérique qui
n'a jamais tenu compte de ces accords ? Est-ce qu'elle n'est pas tenue
d'honorer ses engagements internationaux ? Mais on revient toujours à la
fable de la Fontaine, " le loup et l'agneau.
Claude : Oui, je crois que tu as raison. Titi
ne respecte rien. Le système anti-missile, le contrat de libre-échange avec
le Canada, les ententes avec la CE en rapport avec l’acier, l’accord de
Kyoto, etc… rien ne compte que les USA. Et maintenant avec la Corée du
Nord…Parole donnée devenant moins favorable aux USA, n’est pas parole
donnée!
Mansour :
L'Algérie a vécu les mêmes
chantages durant toute la période des années 60 et 70 de la part de la
France de De Gaulle. Je ne prétends pas que le régime de Ben Bella, en
particulier, n'a pas fait de grosses erreurs. Mais pour ce qui concerne les
accords d'Évian, Ben Bella, que je déteste, n'a jamais remis en cause une
seule des clauses. Bien au contraire, c'est le gouvernement français qui a
tout fait pour que ces accords ne soient pas appliqués. Je te signale en
particulier la clause qui assurait la réinsertion de tous les pied- noirs
qui avaient quitté l'Algérie à la fin de la guerre. Mais plutôt que
d'encourager les pieds-noirs à retourner en Algérie, récupérer leurs
propriétés, notamment agricoles, le gouvernement français n'a rien trouvé de
mieux que de les encourager à ne pas retourner en leur offrant toutes sortes
de compensations monétaires pour toutes leurs pertes en Algérie.
Claude : Es-tu complètement réaliste? Ne
crois-tu pas qu’après une guerre meurtrière de 8 ans, les massacres de
l’armée française, la haine qui s’était développée entre les deux races,
…. il était difficile sinon impossible qu’un français moyen retrouve le
courage de rentrer chez lui, en Algérie, où il avait sa maison, son
entreprise, ses terres, ses amis, etc.. Non, il a choisi le chemin difficile
de devenir un immigrant dans son pays, la France, ou d’aller dans un autre
pays recommencer à nouveau. Ce ne fut pas facile pour les pieds-noirs, et
accuser le gouvernement français de De Gaulle, d’avoir tout fait pour qu’ils
ne rentrent pas en Algérie surtout avec l’immense problème que cela lui
donnait, est une accusation qui n’est pas fondée sur la réalité, si j’en
juge par les amis pieds-noirs que j’ai connus et qui m’ont donné leur version
des choses.
Mansour : La France s'était engagée à continuer à supporter le système
éducatif en Algérie. Mais en 1963, la France avait déjà renié cet engagement
en prétendant qu'il n'y avait pas assez de volontaires français pour
l'Algérie.
Claude : Il n’y avait plus de Français en
Algérie. Seulement une poignée est restée. Le nouveau gouvernement algérien
voulait-il réellement assurer une éducation française aux jeunes algériens ?
Mansour : Mais il y avait suffisamment de volontaires pour plus que doubler
les effectifs enseignants au Maroc du roi et à la Tunisie de Bourguiba alors
que la France n'avait aucun accord bilatéral dans le passé. Plus grave
encore, l'Algérie qui souffrait d'un taux de chômage effroyable à cause de
la pauvreté, l'arrêt des activités économiques dirigées par les pieds-noirs
et des effets de la guerre de 7 ans, s'est trouvée du jour au lendemain, en
1967, confrontée à des cotas d'immigration que la France avait imposés
unilatéralement, et contrairement aux accords d'Evian. Mais l'agression la
plus touchante de la part de la France a été le cota imposé aux exportations
de vin provenant de l'Algérie. Plus d'un million de paysans ne vivaient que
de cette production viticole. Du jour au lendemain, l'Algérie était obligée
de trouver un marché pour plus de 10 millions d'hectolitres par an. Voilà
encore une abrogation d'une des clauses des accords d'Evian que la France
s'est permise d’oublier sans que personne ne réagisse.
Claude : Il y a eu des torts des deux côtés.
Chacun a subi les effets néfastes de cette dure guerre. Quelle est la clause
des accords d’Evian qui obligeait la France à vendre ou ouvrir ses marchés
aux produits algériens ? Voici, ci-après, le texte de l’accord d’Evian,
touchant la coopération, dis-moi, où tu lis ce que tu affirmes plus haut :
De la coopération entre la France et
l'Algérie
Les relations entre les deux pays
seront fondées, dans le respect mutuel de leur indépendance, sur la
réciprocité des avantages et l'intérêt des deux parties.
L'Algérie garantit les intérêts de la
France et les droits acquis des personnes physiques et morales dans les
conditions fixées par les présentes déclarations. En contrepartie, la France
accordera à l'Algérie son assistance technique et culturelle et apportera à
son développement économique et social une aide financière privilégiée.
1) Pour une période de trois ans
renouvelable, l'aide de la France sera fixée dans des conditions comparables
et à un niveau équivalent à ceux des programmes en cours.
Dans le respect de l'indépendance
commerciale et douanière de l'Algérie, les deux pays détermineront les
différents domaines où les échanges commerciaux bénéficieront d'un régime
préférentiel.
L'Algérie fera partie de la zone franc.
Elle aura sa propre monnaie et ses propres avoirs en devises. Il y aura
entre la France et l'Algérie liberté des transferts dans des conditions
compatibles avec le développement économique et social de l'Algérie.
Mansour : Durant cette période il
n'y avait que l'Union soviétique qui était prête à nous débarrasser de ce
vin et nous permettre de continuer à employer plus d'un million de paysans.
En fait, la source de la désastreuse révolution agricole a été en fait cette
crise du vin des années 60 causée par la France qui continuait à croire à un
empire africain qui devenait de plus en dangereux par le nationalisme
algérien. Je te signale que malgré les déclarations politiques du FLN
d'alors plus de 50% des investissements étaient réalisés par et au profit du
secteur privé. Ce n'est que le jour ou Boumediene s'était rendu compte qu'il
ne pouvait plus compter ni sur la France et encore moins sur les USA qu'il a
finalement tourné casaque (tout comme Castro l'a fait à Cuba, si tu te
souviens) et s'est accroché fermement à la branche du socialisme.
Claude: Ce fut une erreur grave, que
Boumediene et Castro ont fait chacun de leur côté. La situation de ces pays,
aujourd’hui, le démontre bien. On a enlevé toute initiative aux gens de ces
pays et tout le pays en a souffert. L’ultra-socialisme est la pire des
maladies politiques. J’aime beaucoup Fidel que je vois comme le seul grand
et vrai révolutionnaire de ma génération. C’est pour moi l’exception à la
règle, car normalement je n’appuie pas un tel leader qui n’a pas été élu
démocratiquement. Mais Fidel est particulier. D’ailleurs, pour ton
information, je vais faire le tour de Cuba en fin de mois, avec mon épouse
pour constater l’état du pays après 40 ans d’un régime sans liberté réelle.
Je crois savoir ce que je vais retrouver, mais j’ai hâte d’y être. Je te
ferai rapport à mon retour avec photos à l’appui. Nous partons vers le 31
janvier.
Mansour :
Je comprends très bien ton point de vue
concernant la lutte acharnée des USA contre " the evil empire". Les USA ont
certainement sacrifié énormément pour permettre aujourd'hui aux Canadiens,
aux Européens en particulier et même au reste du monde « blanc » la vie
qu’ils ont. Mais s'il te plaît ne me dis pas que cette croisade pour la
liberté individuelle a apporté quelque chose de positif aux pays pauvres
comme l'Algérie. Ils ont encore les cicatrices trop douloureuses imposées
par cette croisade qui ne les concernait pas en réalité, pour la bonne
raison qu'ils n'ont jamais connu ce que sont les droits de l'homme et du
citoyen. Ils sont à ce jour très loin d'en profiter de toutes les manières.
Claude : Si un jour, les pays arabes
profitent comme nous de la liberté individuelle, ils sauront alors que le
jour de l’implosion du régime des Soviets a été un très grand jour pour la
planète. N’oublie pas que ceux qui profitent le plus de cet état de fait, ce
sont les habitants des pays de l’Union soviétique et de ses ex-pays
satellites qui ont retrouvé leur liberté, leur fierté. D’ailleurs,
demande-leur aujourd’hui s’ils veulent revenir au régime passé. On parle de
plus de 400 millions de personnes. Ce n’est pas une mince affaire. Et je ne
peux croire, nonobstant les grandes différences dans le mode de vie, dans la
religion, dans l’histoire que les musulmans ne chériraient pas une liberté
individuelle totale, s’ils pouvaient en être gratifiés.
Mansour :
Je suis un peu méchant
avec toi, car je sais qu'au fond de toi-même tu comprends que nous ne
pouvons pas tirer les mêmes leçons des 50 dernières années des conflits
internationaux pour la bonne raison que nous n'avons pas été exposés aux
mêmes effets de ces événements. Tout ce que j'ai essayé de faire c'est de
rappeler qu'il y a toujours deux côtés à chaque « piece de money ». Tout
dépend de la face que nous regardons, n'est ce pas ?
Claude : Ne t’inquiète pas je ne te crois pas
méchant. Bien au contraire, je te vois très patient et généreux. Je sais
qu’il y a toujours deux cotés à chaque médaille, mais il me semble que le
mien est plus réfléchissant.
Mansour : Tu as affirmé dans le dialogue précédent que ce
n'est pas la faute des USA si les pays arabes en particulier ont les régimes
qui les ont étouffés depuis plus d'un demi siècle. Je ne peux pas être plus
en désaccord avec toi. Tu réfléchis à ce sujet comme si toutes les sociétés
arabes avaient un choix quelconque dans les dirigeants qu'ils ont soi-disant
acceptés.
«
There is nothing farther from the truth » comme disent les
anglo-saxons.
Même
aujourd'hui et même plus que jamais, aucun régime arabe ne peut survivre
sans un patron puissant étranger, qu'il soit la France, l'Angleterre ou les
USA.
Claude : Ce n’est pas possible que tu me
dises cela. Je ne crois pas un instant à cette affirmation. L’Algérie avec
sa démographie grossissante, sa jeunesse éduquée, brillante, ses richesses
naturelles, sa situation géographique parfaite, pourrait devenir un grand
pays, fort, riche, indépendant, et même un leader des pays du Maghreb.. Mais
que fait-elle? Que font ses dirigeants depuis 40 ans? Un exemple, l’Algérie
est un des pays les plus intéressants à visiter : sa beauté spectaculaire,
la mer, ses plages, ses belles villes blanches, les montagnes Atlas, son
architecture, ses villages, les palmeraies, le Sahara, le Hoggar, son
climat, l’Islam et ses minarets, son passé français, son passé romain, ses
hiéroglyphes des temps préhistoriques, etc… Elle a tout pour attirer
annuellement des millions de visiteurs qui se traduisent par des devises,
des emplois, des affaires. Alors que fait-elle depuis son indépendance ?
Pourquoi les touristes l’évitent pour le Maroc, ou la Tunisie alors qu’elle
a beaucoup, beaucoup, plus à offrir ? Non, je ne marche pas avec ton
défaitisme négatif. L’Algérie est un des beaux pays de la planète et il me
semble que vous faites tout pour que ce soit un secret bien gardé. Elle n’a
besoin que d’elle-même pour sortir du marasme dans lequel elle s’est
plongée. Un autre exemple, j’avais dit du temps que je travaillais avec
Ecotec, qu’un jour, à ma retraite, j’achèterais une propriété en Algérie sur
le littoral pour y passer mes dernières années. J’en rêvais. J’ai acheté
cette maison, mais dans le sud de la France. C’est bien et j’aime, mais en
Algérie cela aurait été beaucoup mieux et j’aimerais encore plus car ma vie
serait plus captivante. Que j’aimerais être président de l’Algérie pour deux
ans…
Mansour : Et ce n'est pas uniquement la situation des peuples
arabes. Regardes ce qui se passe actuellement en Côte d'Ivoire par exemple,
ou en Afghanistan, ou même en Bosnie-herzégovine. Supposons pour un instant
qu'un groupe de militaires, non attachés à la France et ses intérêts au
Maroc, se décident de se débarrasser du roi du Maroc, es- ce que tu penses
que la France de Chirac hésitera une seconde pour intervenir et protéger la
royauté du Maroc ? Je vois déjà tes méninges fonctionner pour me rappeler
le fait accompli de la révolution iranienne.
Claude : Voilà, et tu réponds toi-même à tes
affirmations. L’indépendance ce n’est pas cela. La démocratie ce n’est pas
cela. Tu me donnes l’impression que vous avez tous la psychose d’un peuple
soumis. Il faut se débarrasser de ces fils d’araignée. Il faut ne compter
sur personne que vous-mêmes. Au moins Khomeiny a réussi cela. Il s’est
débarrassé du Chah soumis aux USA et à l’Occident et a donné à son pays
l’indépendance politique et d’esprit. Il est vrai qu’il a été trop loin,
mais maintenant que cet état d’âme existe et s’est ancré dans la tête des
Iraniens, ceux-ci deviennent, petit à petit, plus sûrs d’eux et contestent
les choses qu’ils qualifient de non démocratiques ou exagérées, comme,
actuellement, en ce qui concerne la décision de peine capitale à ce
professeur d’université de Téhéran qui s’est montré favorable au
« protestantisme » de l’Islam. C’est leur Martin Luther.
Mansour : Mais je te répondrais que les Américains justement ont réagi
vigoureusement en poussant l'imbécile de Saddam Hussein à attaquer l'Iran
sans aucune provocation de la part de ce dernier. Et cela a permis à
l'Amérique de gagner plus de 10 ans de répit en Iran. Ce n'est
qu'aujourd’hui que l'Iran commence à se poser les vrais problèmes de
l'avenir de cette société et l'Amérique se concentre sur ce pays en le
projetant déjà comme l'ennemi de l'humanité après l'Irak. Il faut tout de
même être réaliste, ce n'est pas dans les intérêts des USA, de la Grande
Bretagne ou de la France d'avoir des pays arabes émancipés à l'occidental.
Claude : Les pays musulmans ne peuvent et ne
doivent pas devenir des pays à l’occidental. Ils ont suffisamment de qualités
pour développer la civilisation islamique pour qu’elle redevienne
concurrente avec l’Occident. Il faut éviter le piège des islamistes et élire
des leaders capable de bien faire ce qu’il y a à faire pour que la société
musulmane devienne moderne à sa façon, forte, brillante, développe les arts,
les sciences et les lettres, tout en renforçant ses entreprises et assurer
une qualité de vie à ses concitoyens. Faible, on s’offre aux loups; fort,
on est le loup!
Mansour : Pour ce qui est de notre aventure de bibliographie,
je comprends bien tes points de vue. Je suis d'accord que cet ouvrage ne
devra pas être une juxtaposition de deux cultures qui sont amenées à se
confronter. Loin de la. Je crois que nous devons façonner cet ouvrage d'une
telle manière pour donner une autre image des deux civilisations. Celle
d'une osmose de deux cultures. Je crois que je suis le produit de cette
osmose. Mon plus grand guide spirituel, en dehors de mon père a été un père
blanc de Tizi Ouzou, qui m'a appris ce que c'était la générosité chrétienne.
Et peut-être que toi aussi avec ton contact avec les Algériens tu as aussi
trouvé des valeurs morales qui t'avaient échappé auparavant. Je crois que si
nous pouvons écrire un livre sur la symbiose entre les deux cultures et
surtout ce nous pouvons en tirer face à cette folie religieuse qui nous
pousse à nous entretuer, alors je crois que nous aurons accompli notre
devoir de citoyen de l'humanité.
A très
bientôt.