Ce dialogue
traite de la diaspora algérienne dans le monde.
Le 10 janvier 2004
Mansour : Lors de notre
dernier dialogue tu parlais de la diaspora algérienne et lui faisais
quelques reproches déguisées. Il est vrai qu'on peut toujours se poser la
question de savoir pourquoi des milliers de cadres algériens (souvent les
meilleurs disponibles) ont fuit leur pays pour chercher une meilleure vie
pour eux-mêmes et leurs familles ailleurs. On peut surtout chercher à savoir
que serait devenue l'Algérie si toute cette intelligentsia avait choisi de
rester chez elle et combattu pour construire une nation bâtie sur
l'ouverture sur le reste du monde et surtout sur le respect du citoyen. Mais
ce qui m'étonne c'est qu'en fait tu ne vois que la deuxième partie de la
question de cette diaspora. Tu n'essaies pas de te poser la question du
pourquoi de cet exode qui a coûté les yeux de la tête à mon pays. Dans les
années 60, Plus de 80% des étudiants algériens poursuivant leurs études à
l'étranger revenaient chez eux pour essayer de repayer la nation qui leur
avait donné la chance d'élargir leurs horizons intellectuels et pour
construire leurs carrières professionnelles. Tu as tout de même connu un
grand nombre de ces nouveaux cadres. Mais que c'est-il passé entre-temps
pour justement forcer cette force intellectuelle d'émigrer au risque
d'abandonner cette carrière professionnelle bâtie sur des années d'efforts
incroyables. Pour ce qui me concerne personnellement, je t'assure, par
exemple, que je ne me suis jamais dépensé autant que durant ma vie en temps
que fonctionnaire de l'état algérien. Je travaillais 18 à 20 heures tous les
jours y compris les week-ends pendant toute la période de la préparation du
2ième plan quadriennal par exemple. Il en était de même pour
notre ami commun qui passait rarement ses nuits chez lui à la maison entouré
de sa petite famille. Tous les cadres algériens de cette période étaient
vraiment des pionniers semblables aux jeunes juifs qui avaient construit les
Kibboutz en Israël. Mais du jour au lendemain tous nos rêves se sont brisés
comme un verre en cristal. Les événements du 5 octobre 1988 ont commencé un
nouveau jour pour mon pays. Le contrat social qui avait été péniblement
construit depuis 1962 a été, du jour au lendemain, détruit, du temps de
Chadli et de son entourage corrompu jusqu'aux os, par une gestion du pays
bâtie autour de nouvelles valeurs morales de corruption et de mépris pour
l'idée même d'une nation algérienne. Le 5 octobre 1988, nous a enfin montré
un peuple qui avait complètement perdu confiance en son leadership mais qui
s'était graduellement islamisé au fur des années à travers le système
éducatif que nous avions construit depuis les années 60. Et le cauchemar des
gens comme moi ou notre ami ou même mon frère aîné (qui a pourtant sacrifié
toute sa vie pour libérer l'Algérie) a commencé ce jour-là.
Claude : Je comprends bien ce que tu dis et
je ne peux vous blâmer. Vous avez été effectivement des pionniers et je sais
la sincérité et la compétence avec laquelle vous vous êtes attaqué au grand
défi de faire de l’Algérie un grand pays. Mais tu admettras qu’avant Chadli,
et je l’ai constaté, lors de mes visites dans ton pays, que le régime
socialiste dictatoriale implanté par Boumediene limitait les jeunes dans
leurs talents, leurs efforts, leurs initiatives et leur patriotisme. Le
peuple était aussi étranglé si j’en juge par les tablettes vides de magasins
sur la rue principale, les voyages limités à l’étranger, l’élimination ou
même l’empêchement de créer des entreprises privés, une vaste
industrialisation absurde et irréfléchie, le laisser-aller des fermes, etc…
Non, ce n’est pas seulement la corruption de Chadli qui a plongé le pays
dans la dèche, mais aussi avec ce régime politiquement corrompu qui a
implanté un faux socialisme et qui a cru que c’était seulement par l’État
qu’une nation pouvait se bâtir et survivre. Même moi, petit ingénieur avec
mes notions de politique limitées voyaient clairement le tort immense et
profond qui résultait de la constitution et de son application de cette
République Populaire et Démocratique de l’Algérie. Et je te l’ai dit lors de
nos rencontres et de nos conversations. Tu défendais d’ailleurs ardemment
ce socialiste malsain. Comme tous les pays de l’Est de l’Europe qui ont subi
l’influence des Soviets, l’Algérie a plongé dans la détresse. Même durant ce
temps beaucoup d’Algériens voulaient quitter pour respirer une bouffée d’air
frais des pays de l’ouest, mais le pouvaient pas, prisonniers dans leur
propre pays. Je dois dire cependant que les gens comme toi que j’ai
rencontré, et il y en avait beaucoup, démontriez beaucoup zèle et d’amour de
votre travail. Vous avez œuvré ardemment pour faire de votre pays, un grand
pays. Je crois cependant que le système politique était votre plus grand
ennemi et limitait vos succès, brimait votre enthousiasme et petit à petit
vous décourageait. Ce genre de système socialiste ne pouvait vraiment vous
permettre d’atteindre vos buts.
Mansour :
Aujourd'hui, l'Algérie que nous souhaitions et que tu avais vu sans les
années 70 n'existe plus. Elle a été remplacée par une nation peuplée par
des populations très islamisées et de plus détachées de la culture française
en particulier. Il y a toujours des gens comme le fils de notre ami, qui a
fait d'excellentes études au Canada, grâce justement au sacrifice de son
père qui a préféré s'expatrier plutôt que de forcer ses enfants à se former
dans les universités algériennes qui sont devenues rien d'autres que des
écoles coraniques. Mais pour chacun d’eux combien de jeunes de son âge qui
sont fondamentalement islamistes et qui ne souhaite qu'un refus catégorique
de toutes les valeurs démocratiques occidentales.
Claude : Je ne
comprends pas pourquoi autant d’Algériens ont quitté, si ce n’est que par
intérêt personnel. Si tous ces Algériens bien éduqués, compétents,
patriotes, et capables de s’exprimer étaient demeuré là-bas pour défendre
leurs opinions et chercher des politiques capables de remettre l’Algérie sur
les rails, les islamistes auraient-ils pris toute la place qu’ils ont
maintenant? Si le gouvernement de Boumediene avait été réaliste et bâti le
pays de façon pragmatique sans les excès des Soviets, s’il avait trouvé
moyen de respecter les accords d’Evian et de s’associer avec les politiques
de l’Ouest, est-ce que cela n’aurait pas fait en sorte que les jeunes
Algériens auraient éventuellement trouver du travail et pris confiance dans
le gouvernement de leur pays? Le Maroc, la Tunisie ont suivi ces voies et ne
connaissent pas depuis et aujourd’hui les malheurs de l’Algérie. Seulement
du côté tourisme, je vois l’Algérie comme un pays immensément plus
intéressant à visiter que la Tunisie et le Maroc, pourtant durant les années
que je suis allé en Algérie peu d’efforts sérieux étaient faits pour vendre
les beautés du pays au citoyens du monde et développer le tourisme, pourtant
créateurs d’emplois et de richesses.. Non le parti socialiste, comme les
pays de l’Est, ne voulait pas de masses de touristes de l’Ouest de peur que
les Algériens soient « corrompus » par les idées de liberté, et de vraie
démocratie.
Mansour :
Oui, tu as raison en rapport avec nos efforts pour développer le tourisme.
Ce fut comme cela dans un grand nombre de champs d’activités. Aujourd’hui,
l'Internet commence à pénétrer lentement en Algérie. Mais comment peux-tu
compter sur l'Internet pour garder tout un peuple en contact avec le reste
du pays, alors qu'il n'y a pas un ménage sur 100 en Algérie qui a le
téléphone à la maison. Dans les années 70 tout algérien pouvait avoir un
téléphone à la maison après une attente de mois de 6 mois. Aujourd’hui, il
y a des gens qui ont fait leurs demandes il y a plus de 10 ans déjà et
continuent à attendre toujours leurs lignes téléphoniques qui ne viendront
jamais. De plus, le coup de l'abonnement téléphonique est tellement devenu
prohibitif que même les gens qui avaient le téléphone depuis des décennies
ont été obligés d'abandonner leur abonnement. Je ne sais pas si tu te
souviens de notre ami du secondaire, BT. Il a pris sa retraite après avoir
servi comme directeur d'administration centrale pendant plus de 25 ans. Eh
bien, aujourd'hui, il se retrouve sans téléphone ou même de voiture à Alger.
Il a fallu qu'il vende sa nouvelle villa dernièrement pour se permettre
enfin de s'acheter une voiture et surtout de s'occuper de la santé de son
épouse qui souffre depuis des années d'une hépatite très aigue. Voila les
vraies raisons pour lesquelles un grand nombre de nouveaux cadres algériens
préfèrent tenter leurs chances ailleurs plutôt que de rester en Algérie
qu'ils ne reconnaissent plus. Est-ce que tu crois que mon frère aine est
heureux en Allemagne où il a été obligé de se réfugier pour au moins
protéger physiquement son épouse qui est allemande d'origine ? Voilà
l'histoire amère de la diaspora algérienne. Toutes mes nièces et neveux sont
aujourd'hui installes en France, non pas parce qu'ils détestent leur pays
d'origine mais parce qu'ils ne peuvent plus respirer librement dans ce pays.
C'est tragique, mais c'est la réalité aussi atroce qu'elle soit.
Claude : Je comprends bien cela, et je
sympathise avec tous ces Algériens. Mais je parle de la cause et non des
effets. J’ai toujours cru qu’il ne faut pas la majorité d’une population
pour changer ou influencer un gouvernement mais d’une majorité des gens
bien-pensants, éduqués et capables d’exprimer les besoins de la majorité
silencieuse. L’Internet augmentera le nombre de personnes bien-pensantes et
cela rapidement. Cette majorité bien-pensante qui est maintenant hors du
pays fait quoi aujourd’hui pour changer les choses ? Y a-t-il un mouvement
sérieux, connu, bien financé et faisant la promotion d’idées et d’actions
pour changer la nature des choses dans ton pays ? Si oui, je ne le connais
pas. Il me semble que le pays est voué pour longtemps au même marasme
économique et à la même bêtise politique. Cela est inacceptable. Que
j’aimerais voir un chef se lever et de se donner complètement à cette noble
cause et entraîner dans sa foulée des gens comme toi qui sûrement feraient
tout pour assurer son succès ! Un nouveau Castro avec une vision économique
et politique plus réaliste.
Mansour :
L'Algerie avait une chance historique de construire un avenir bien plus
attrayant que celui qui la confronte aujourd'hui, durant la période
1962-1990. Elle a raté cette chance et j'ai bien peur qu'une nouvelle chance
ne se présentera pas de sitôt.
Claude :
Malheureusement, il semble que tu as raison. C’est très triste. Priez Allah
qu’un chef naisse…
Mansour : Pour ce qui est des élections présidentielles américaines, je crois que
je suis un peu plus optimiste que toi. Tout d'abord la popularité de Bush,
ces derniers temps, (surtout après l'arrestation de Saddam Hussein) n'est
que du " false gold ". C'est une popularité artificielle qui n'a été
construite que grâce aux « mass- media » américains, qui sont plus
royalistes que le roi, comme on dit. Tout d'un coup, ce « mass media » s'est
retrouvé une sensibilité nationaliste plus forte que celle qu'il avait
développé durant les moments les plus sombres de la guerre froide contre le
monde soviétique. Mais le marécage irakien et le bourbier afghan sont
toujours là. De plus, il ne faut pas oublier qu'il y a toujours plus de 2.5
millions d'Américains qui ont perdu leurs postes de travail depuis que Bush
a mis les pieds à la Maison Blanche. Mais, comme toi, je reconnais que le
parti républicain est une machine politique diabolique. Il appartiendra aux
démocrates de présenter de très bons candidats aussi bien au poste de
président mais aussi de vice-président. Si les démocrates arrivent, par
exemple, à nommer Howard Dean comme leur candidat et si ce candidat arrive à
convaincre le général Clark à le joindre comme candidat a la
vice-présidence, je crois que Bush aura d'énormes difficultés à gagner les
prochaines élections. Un tel duo démocrate tout d'abord consolidera les
positions des démocrates dans tous les états du nord est et même de la
Californie grâce à Howard Dean, tout en donnant des chances aux démocrates
de faire quelques percées sérieuses dans le « mid-west » et surtout le sud.
N’oublie pas que Clark est originaire de l'Arkansas, et que toute sa
carrière professionnelle a été bâtie au sein des forces armées américaines.
Ces atouts sont très attrayant dans les états comme les Carolines du nord et
du sud, la Georgie le Mississipi et l'Arkansas. A mon avis, c'est la seule
chance que les démocrates ont aujourd'hui de dégommer Bush de la Maison
Blanche.
Claude : Je suis d’accord avec toi, mais Clark dit actuellement qu’il
n’acceptera pas la vice-présidence, probablement afin de ne pas nuire aux
minces chances qu’il a de gagner la course. S’il maintient sa position après
le congrès démocrate, il restera à trouver un bon homme du Sud pour le
remplacer. Cela est faisable. Quant à Dean, il va bien, mais je vois Kerry
se dégourdir et monter…cependant j’ai l’impression qu’il est trop tard. Même
Clark paraît mieux ces jours-ci. De toute façon, je crois que la course se
terminera dans une bataille entre Dean et Kerry ou Clark et que Dean gagnera
parce que la politique est un « business » d’image que Kerry n’a pas, même
s’il est très averti sur la politique américaine et a une belle carrière
derrière lui pour devenir un bon président. Par contre Clark, aussi très
bien préparé pour être président, l’a un peu et cela l’aidera de plus en
plus. La course devient de plus en plus intéressante et culminera dans une
belle convention serrée.
Mansour :
Oui, la course démocrate devient de plus en plus intéressante. À bientôt.