le 28 octobre 2008
L’inconnu André Mathieu
Le pianiste et compositeur canadien Alain Lefèvre poursuit sa brillante carrière internationale sur les scènes prestigieuses du monde. Il est un grand admirateur du compositeur québécois André Mathieu et hier, lors du concert-gala du 400e de Québec, il a joué le « concerto no. 4 » d'André Mathieu au théâtre des Champs-Élysées à Paris avec l’Orchestre National de France. Ce fut sa première européenne de cette oeuvre d’André Mathieu.
J’ai eu le privilège d’apprécier le talent André Mathieu lors de mon temps au collège Notre-Dame de Montréal. En effet, la direction du collège invitait de grands musiciens de l’époque à venir donner des concerts dans la salle de récréation. Malgré la piètre qualité acoustique de la salle, j’ai pu voir et entendre le réputé violoniste Arthur Leblanc, le jeune prodige du piano André Mathieu (il avait alors 14 ans) et plusieurs autres.
Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre, lors de la rentrée de septembre 1944, qu’André Mathieu était inscrit comme élève du collège et devenait pour nous un nouveau camarade !
Je découvris un être particulier, sensible, fragile, qui devait à tout prix protéger ses mains et ses doigts. Il ne pouvait participer à aucun sport, ni aux activités du collège, tel le « pelletage obligatoire de la cour » à la fin de l’hiver.
Il était de trois ans mon aîné et faisait partie de la division des grands. Malgré que j’étais dans la petite division, j’ai eu souvent l’opportunité de lui parler et de l’écouter raconter sa carrière, sa vie, ses concerts. J’ai appris ainsi que son père, Rodolphe Mathieu, était un brillant pianiste, grand musicien et un des plus importants compositeurs du Québec.
J’étais ébahi d’apprendre qu’André avait donné, à quatre ans, un concert de ses compositions à l’hôtel Ritz de Montréal, qu’à six ans, il s’était exécuté dans autre concert devant le Premier Ministre, les ministres et les députés dans la salle du conseil législatif au parlement de Québec, que le PM Duplessis avait accordé une bourse à chaque membre de sa famille pour qu’elle l’accompagne dans ses études de perfectionnement en France où il donna plusieurs concerts « auxquels assistèrent, entre autres, Einstein, la Duchesse de La Rochefoucauld et le grand compositeur russe, Serge Rachmaninov ». La guerre ayant éclaté, il avait dû rentrer d’urgence de Paris en 1939.
À son premier concert à Radio-Canada, dès son retour à Montréal, il joua son « Concertino no.1 ». Puis, suivra toute une série de concerts à Ottawa, à Québec, en province et dans différentes institutions, dont justement le Collège Notre-Dame. À dix ans, il partit pour New York afin d’améliorer sa technique. Durant ce séjour, il donna des concerts au Town Hall de New York où il joua avec l’orchestre d’André Kostelanetz devant 1,500 personnes et remporta le 1er prix de composition de l’orchestre Philharmonique de New York alors qu’il n’avait que douze ans.
André Mathieu était un jeune garçon doux et d’une insatiable curiosité. Il s’intéressait à tout : aux bruits, aux couleurs, aux objets… Pour plusieurs, il était un génie. J’étais ravi et flatté de le connaître. Plusieurs fois, je me faufilais du côté des salles de musique du Collège pour écouter ses répétitions qu’il jouait sur son grand piano que l’on avait installé spécialement pour lui. Ses exercices quotidiens étaient longs et j’avais l’impression qu’ils duraient chaque fois plus de trois heures.
André Mathieu ne resta qu’un an au collège. Je suivis par après sa carrière, toujours impressionné de ses succès et heureux de l’avoir connu. Plus tard, j’éprouvai des sentiments de tristesse lorsque je constatai qu’André Mathieu devait, pour gagner sa vie, participer à un « pianothon » au Café Saint-Jacques de François Pilon. Il avait réussi à jouer sans interruption pendant plus de 24 heures. J’étais consterné et ne pouvais comprendre comment un tel talent était abaissé à une telle humiliation.
André Mathieu décéda quelque temps après dans la misère et l’alcoolisme, à l’âge de 39 ans en 1968. Comme Mozart, mort à 35 ans et enseveli dans l’anonymat le plus complet d’une fosse commune, André Mathieu, le plus grand pianiste et compositeur que le Québec ait jamais connu, est mort seul.
Ce fut avec une vive émotion, suscitée autant par la musique que par la cérémonie elle-même, que j’entendis, trente-deux ans plus tard, lors de l’ouverture des jeux de la XXIe Olympiade à Montréal, la musique de mon camarade de collège choisie pour cet événement retransmis par la télévision d’un bout à l’autre de la planète. Ce fut pour moi une occasion de me remémorer tous les bons souvenirs que je gardais de ma rencontre avec André Mathieu. Je me procurai le disque officiel de cette musique aussi magistrale qu’inoubliable et ma maison résonna longtemps de ses échos. Je l’entends encore aujourd’hui.
Les Québécois qui fréquentent la salle de concert qui porte aujourd’hui son nom savent-ils vraiment qui il était ? Un jour, André Mathieu recevra la reconnaissance qui lui est due et je suis heureux que le pianiste québécois Alain Lefèvre veuille faire reconnaître ce génie et son œuvre. Depuis une dizaine d’années, Lefèvre étudie, compare et assimile différentes partitions du "concerto de Québec" et il vient de proposer une nouvelle version en solo sur son nouvel album : "Hommage à André Mathieu: oeuvres pour piano seul". Je vous recommande de l’acheter car non seulement Lefèvre mérite notre appui, mais vous pourrez surtout apprécier à sa juste valeur le grand talent d’André Mathieu, le plus grand compositeur de musique québécois que certains surnomment « le Mozart canadien ».
Claude Dupras