Le 27 avril
1959, trois mois après son entrée triomphale à La Havane, le nouveau libérateur
de Cuba, Fidel Castro accepta l'invitation de Claude Dupras, président de la
Chambre de Commerce des jeunes du
district de Montréal, de venir dans la métropole canadienne clôturer la Campagne
du jouet pour les enfants de Cuba organisée par la Jeune Chambre.
Voici
l'histoire invraisemblable de cette aventure :
La prise du pouvoir
Le 7 janvier 1959, Fidel Castro, ses compagneros et son
armée de barbudos rentrent à la Havane après que le président Fulgencio
Batista eut quitté le pays en catastrophe. Fidel est devenu un héros national et
une vedette internationale suite à sa longue bataille avec l’armée
cubaine.
Depuis plusieurs mois, il fait la une des journaux du monde et chaque étape vers
sa prise de pouvoir est rapportée avec beaucoup de sympathie. Claude Dupras a
suivi, depuis trois ans, les péripéties de ce révolutionnaire et sa montée au
pouvoir. Il a lu avidement tout ce qui s’est écrit sur ce personnage fascinant.
Il lui semble authentique et si différent de tous les autres qui ont pris le
pouvoir par la force en Amérique latine. Il est intelligent, idéaliste, jeune,
racé, beau et a du charisme. Comment ne pas être impressionné ?
Cuba est une grande île des Caraïbes d’une superficie équivalente
aux trois quarts de l’état de la Floride. En 1959, elle compte plus de 6,5
millions d’habitants. Elle a été, avec Puerto Rico, la dernière colonie
d’Espagne en Amérique. Depuis 1898, suite à une guerre d’indépendance durant
laquelle les USA sont intervenus, elle est devenue un État « indépendant ». En
réalité, c’est un état sous le joug américain.
Né en 1902, Fulgencio Batista est un soldat de carrière qui
intervient une première fois en 1934 dans les affaires politiques de Cuba. Avec
l’appui des Américains, il force la démission du président progressiste Ramon
Grau San Martin et, en accord avec eux, nomme Carlos Mendieta à la présidence. À
la suite de l’adoption d’une nouvelle constitution en 1940, il est candidat à
l’élection présidentielle et devient le président. À l’élection suivante de
1944, il est défait par Grau San Martin qui reprend son poste. Batista fuit aux
USA. En 1952, il revient et dépose, encore une fois par la force, le président
élu Carlo Prio Socorras et son gouvernement illégitime est aussitôt reconnu par
le gouvernement américain. Au pouvoir, Batista gouverne durement et suspend
quelques garanties constitutionnelles, tel le droit de grève.
Fidel Castro, tout comme Batista, est né dans la province
d’Oriente d’un père grand propriétaire terrien. Élevé chez les Jésuites, il
entre au collège de Beléen à La Havane. C’est un jeune homme brillant qui
supporte mal l’échec et les frustrations. Il aime la lecture et s’intéresse
particulièrement à l’œuvre du héros de l’indépendance cubaine José Marti. Devenu
bachelier en 1945, il entre à la faculté de droit de l’université de La Havane.
Motivé par la justice sociale, il se joint à un groupe de militants los
manicatos (les vaillants) et s’engage dans la dénonciation des injustices
qui accablent le peuple. Il fonde le « Parti orthodoxe » pour contester les
augmentations du coût de la vie à La Havane. Délégué de la Fédération des
étudiants universitaires cubains, il se rend, en 1949, à Bogota pour l’assemblée
interaméricaine estudiantine et est témoin du soulèvement de la population suite
à l’assassinat d’un politicien libéral. Il s’engage dans le mouvement à côté des
protestataires. De retour à La Havane, après avoir obtenu trois doctorats en
droit, il ouvre un cabinet d’avocat et se dédie, entre autres, à la défense des
pauvres. Marié à une fille d’une famille puissante liée au gouvernement, il a
son premier fils Fidelito. Il divorce et s’en occupe personnellement. Orateur
exceptionnel, il mobilise, dès août 1951, les masses et les entraîne contre
l’oppression gouvernementale. Son parti le choisit comme candidat pour
l’élection de 1952. Elle est annulée lorsque Batista renverse le président.
C’est à ce moment-là que débute la bataille politique de Fidel Castro.
Dans un premier temps, il conteste en cour le coup d’état de
Batista. N’obtenant pas de succès, il crée deux journaux très virulents contre
le dictateur. En un rien de temps les services secrets de Batista descendent sur
l’imprimerie. Fidel a 26 ans. Il crée alors des cellules secrètes en vue de
préparer une lutte armée. Il a besoin d’armes et le 26 juillet 1953, dirige ses
compagneros dans l’attaque d’une caserne militaire à Santiago. C’est un
échec total. Trois de ses amis sont morts, 68 sont faits prisonniers, torturés
et fusillés. Les autres suivent Fidel vers les montagnes. Ainsi naît le
« mouvement du 26 juillet ». Il est vite arrêté. Lors de son procès, il se fait
entendre dans un plaidoyer contre la dictature, qui dure cinq heures, et
impressionne par sa verve et sa personnalité dominante. Il est sauvé de
l’exécution par l’archevêque de Santiago qui intervient à temps mais il est
condamné à 15 ans de prison. Le texte de son plaidoyer contient les germes de la
révolution qu’il préconise et est diffusé secrètement dans tous les coins du
pays. En prison, Fidel est plus déterminé que jamais. Prisonnier solitaire
pendant plusieurs mois, il est enfin réintégré avec ses compagnons d’armes et
s’évertue à leur donner des cours, écrire des textes et à être positif. Le moral
de tous monte. En 1955, il a une belle surprise. Batista accorde une amnistie
générale aux prisonniers. Fidel est libéré le 15 mai et prend sur-le-champ la
direction du Mexique. Comme il veut continuer son action révolutionnaire, il
sollicite des fonds aux USA et y fait des discours pour disséminer ses idées. Au
pays des Aztèques, il fait la connaissance de deux hommes qui auront une
importance capitale sur son avenir : Che Guevara et Alberto Bayo. Guevara est
argentin, médecin et jeune idéaliste révolutionnaire qui veut aider Fidel. Il
s’offre pour mener la guérilla contre l’armée de Batista. Bayo est Cubain, a
combattu en Espagne contre Franco et met à sa disposition sa compétence
militaire. Fidel et son frère Raul, toujours près de lui, apprécient cette
nouvelle collaboration.
Le 15 novembre 1956, Fidel annonce que le temps est venu de se
rendre à Cuba, alors que le pays connaît une période de prospérité. Les
gangsters américains, sous la direction de leur penseur Meyer Lansky, ami de
Batista, développent le jeu, le marché de la drogue et la prostitution (la ville
est devenue un grand lupanar avec plus de 13,000 jeunes filles qui pratiquent le
vieux métier). Lansky a des plans pour faire de La Havane un nouveau Las Vegas
dans la section hors du centre-ville de boulevard El Malecon qui longe la mer .
La capitale reçoit annuellement 300,000 touristes américains riches. La vie
nocturne est frénétique. Les truands s’enrichissent. Le night-club
Tropicana est toujours à guichet fermé. Les hôtels Hilton et Riviera sont en
construction. L’industrie sucrière est en plein essor. Les investissements de
capitaux américains sont nombreux. Malheureusement, l’expansion économique
augmente spectaculairement les inégalités entre les habitants de la capitale et
la disparité entre les villes et la campagne. La Havane a un taux
d’analphabétisme de 10% contre 43% à la campagne. L’activité culturelle est
intense. Si on la compare à l’Amérique latine, la capitale a plus de salles
cinéma par habitant, est quatrième pour l’espérance de vie, deuxième pour le
nombre de téléphones par habitant et première pour le nombre de téléviseurs par
habitant. Cuba a une presse nombreuse qui comprend 58 quotidiens et 129
magazines. Son PIB est comparable avec celui des pays pauvres de l’Europe, tels
l’Italie, l’Espagne ou la Grèce. Il y a un lit d’hôpital par 300 habitants
contre un pour 875 au Mexique mais 65% sont dans la capitale alors que celle-ci
n’a que 22% de la population. Enfin, le taux de mortalité infantile est de 32
par mille habitants et Cuba est en 13ième position dans le monde…
devant la France. Par contre, si on les compare au Canada et aux USA dont Cuba
est si près, les statistiques n’ont rien à voir.
Fidel s’embarque sur une mer houleuse avec 82 insurgés à bord
d’un petit bateau de 60 pieds, le Granma, chargé de munitions. Raul et le
Che sont là. Tous vivent un vrai cauchemar. L’arrivée a lieu plus tard que
prévue. Batista a été prévenu, et ses soldats les accueillent. Seuls douze
d’entre eux survivront dont Fidel, le Che et Raul. Finalement, après plusieurs
semaines de pérégrination, le groupe forme la première guérilla de la Sierra
Maestra et y établit le premier territoire libre de Cuba. Il adopte comme moto
Patria o Muerte. C’est à ce moment-là que Claude Dupras entend parler pour la
première fois de Fidel Castro. De nouvelles recrues se joignent au mouvement et
deviennent les barbudos et, le2 décembre 1956, de jeunes
révolutionnaires s’attaquent au palais présidentiel dans le but de tuer Batista.
Échec et répression sanglante sont encore au rendez-vous. D’autres batailles du
côté de Santiago sont dures et perdues. Par contre, l’opinion publique cubaine
ne veut pas de violence et change peu à peu pour s’opposer à Batista.
Le 28 mai 1957, les rebelles attaquent la garnison El Uvero
dans un petit village au sud de la Sierra Maestra et sortent victorieux. C’est
la première grande bataille de la guerre. « Cette victoire », dit le Che,
« nous indiqua que nos guérillas avaient atteint leur maturité. Notre moral
s’accrut énormément, notre détermination et nos espoirs de victoire aussi … nous
avions enfin trouvé la clé du secret : comment battre notre ennemi ». Le Che
est le premier combattant à être promu commandant par Fidel. En juillet, Fidel
émet le « Manifeste de la Sierra Maestra » qui appelle les Cubains à former un
front révolutionnaire civique pour « terminer le régime de force, la
violation des droits individuels et les crimes de la police ». À Santiago,
60,000 personnes assistent aux funérailles d’un jeune leader de 23 ans du
« mouvement du 26 juillet », tué par le chef de police. Les rebelles remportent
plusieurs victoires. L’ex président de l’association médicale de Cuba dénonce,
au congrès international de médecine à Istanbul, les atrocités du régime
Batista. La revue Revista Carteles rapporte que Batista possède vingt
comptes bancaires à numéro en Suisse, que les compagnies américaines ont soutiré
77 millions $ de profits durant l’année et que le capital américain contrôle 90%
des mines cubaines, 80% des services d’utilités publiques, 50% des chemins de
fer, 40% de la production de sucre et 25% des dépôts bancaires.
Au début de 1958, Batista reçoit $1
million d’aide militaire des USA. Ses avions, ses bateaux, ses armes et tout
son équipement militaire sont fournis par les Américains et son armée est
entraînée par une mission conjointe des trois branches de l’armée américaine. Radio Rebelde inaugure ses transmissions pour « un territoire libre à
Cuba ». Le 23 février 1958, le coureur automobile argentin Fangio, de
passage à Cuba. est enlevé
durant 24 heures et du coup, Fidel et ses barbudos deviennent connus dans
le monde entier. Un appel à une grève générale, le 9 avril, est un échec et se
termine par 200 morts. Plus de 45 groupements civiques (avocats, architectes,
comptables, dentistes, ingénieurs, professeurs, travailleurs sociaux…) signent
une lettre ouverte appuyant le « mouvement du 26 juillet ». Le rythme des
victoires des castristes continue. Radio Rebelde transmet le texte du
« pacte de Caracas » qui appelle à l’insurrection, à l’établissement d’un
gouvernement provisoire et à la fin de l’aide américaine à Batista. Le 31
octobre, pour montrer son appui à Batista, le secrétaire d’état américain John
Foster Dulles et son épouse dînent à l’ambassade cubaine à Washington pour
commémorer Teddy Roosevelt qui empêcha l’armée de libération cubaine de 1898
d’entrer à Santiago.
Les villes et villages de Baire et San Luis sont capturés,
puis suivent Fomento, Jiguani, Caimanera, Mayajigua, Guayos, Cabaignan… et une
quinzaine d’autres. Au début de l’automne, Fidel lance un appel pressant aux
Cubains pour faire des sacrifices et des économies et suggère, entre autres, aux
parents de ne pas acheter de jouets aux enfants à l’époque des fêtes à cause de
la crise qui sévit dans le pays. Il promet en revanche à ces enfants et
particulièrement à ceux de la province d’Oriente de les « bombarder » de jouets
à la première occasion après que Batista sera renversé. Il veut, par ce geste
symbolique leur faire oublier les horreurs des bombardements par les avions de
Batista. Le 29 décembre, le Che prend Santa Clara et fait mille prisonniers.
Fidel et Raul descendent vers Santiago. La veille du jour de l’an, se sentant
battu, Batista s’enfuit de la capitale avec ses sacs d’or vers Saint-Domingue en
République Dominicaine. Le lendemain, du haut d’un balcon face à la Cathédrale,
Fidel fait son premier discours de vainqueur à la place centrale de Santiago.
Puis il entreprend sa route vers La Havane.
Le 1er janvier 1959, Che
Guevara et Camilo Cienfuegos rentrent à La Havane et prennent contrôle de la
capitale. Le lendemain, Manuel Urruti est installé comme président et José Mira
Cardona comme premier ministre. Ce sont des nominations temporaires pour combler
les postes afin que le pays ait un gouvernement. Il est aussitôt reconnu par les
Américains.
Le 7 janvier, Fidel Castro arrive à La
Havane aux acclamations d’une foule débordante d’allégresse. Il choisit l’Habana
Hilton pour loger les quartiers temporaires de son gouvernement révolutionnaire.
Fidel comprend bien l’ironie et la sagesse de sa décision, car cet hôtel a été
construit dans les dernières heures du régime Batista. C’est une tour qui est
devenue le symbole de l’intervention américaine en Amérique latine.
Le 12 janvier, 75 hommes de Batista et des
ex policiers sont exécutés pour cruauté et violence. Le lendemain, Fidel annonce
que les procès militaires continueront jusqu’à ce que tous les criminels du
régime du dictateur Batista soient punis.