DEUXIÈME ÉTAPE
Roncesvalles – Larrasoaña
26,9 km
Ce matin-là, je fus on ne peut plus étonné de pouvoir encore bouger, moi qui depuis toujours me croyais gravement malade, je n’eus besoin de personne pour me sortir du lit.
Je pris quelques instants afin de percer les ampoules de mes pieds à l’aide d’une punaise arrachée du mur… Puis je recouvris chacune des plaies avec du papier hygiénique.
Elvis se tenait près de moi et me regardait en couinant.
- Je sais ce que tu penses, vieux : Il a même pas un foutu pansement, c’est n’importe quoi ! C’est vrai, tu as pas tort…
Se dressant sur ses pattes arrière, il entreprit de me débarbouiller.
En dehors du fait qu’il couinait, c’était un bon chien, je l’avais trouvé dans un enclos au fond des bois à la frontière espagnole, il avait dû être abandonné par ses maîtres et récupéré ensuite afin de servir de chair à pâté à un pitbull ou peut-être même vendu à un laboratoire. Je l’avais sorti de là et depuis il partageait mon existence. C’était mon chien et je l’aimais, j’aurais simplement voulu qu’il arrête de me casser les oreilles, ça m’aurait fait des vacances.
- Qu’est-ce que tu veux dire, hein ? Tu es pressé de reprendre la route, c’est ça ?...
Je me lavai les mains au lavabo et me passai un coup de peigne, Elvis m’attendait devant la porte, il trépignait d’impatience. Je remplis ma gourde au robinet, puis mis mon sac sur mes épaules.
- Allons-y, vieux frère… Le camino nous attend !
Il pleuvait. Le chemin était boueux, je m’enfonçais de trente centimètres à chaque pas.
- Ça va être la merde, Elvis !
Une de mes mexicaines resta bloquée dans la boue, je me retrouvai en chaussette et perdit l’équilibre. Je tombai à plat ventre et me relevai maculé de boue.
- Ben, voilà… c’est bien ce que je disais !
Elvis me regardait faire ; à genoux sur le chemin, j’essuyais mes mains sur mon jeans et ma chemise, puis je me relevai et récupérai ma botte.
Je me posais des questions sur ma présence ici. J’avais l’impression de me battre dans le vide, de souffrir gratuitement…
Je recommençai à marcher, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire.
Plus tard, j’arrivai devant une fontaine ornée de coquilles Saint-Jacques. Je me déshabillai, ne gardai que mon slip et mes bottes, puis entrepris de laver mes affaires à grande eau, tandis que le soleil sortait de derrière les nuages.
J’étais assis sur le rebord de la fontaine, en train de griller une Fortuna, lorsque je vis se radiner un pèlerin vêtu d’un habit tyrolien. Je le regardai
s’avancer, me dévisageant comme si je descendais d’une autre planète…
- Salut mon gars, ça boum ? je lui demandai.
Il grimaça un sourire et passa son chemin.
Je restai là une heure ou deux à flemmarder, attendant que mes fringues aient séché, puis continuai ma route.
À Espinal, je marquai une pose et entrai dans un bar. Une poignée de vieux, la casquette sur l’occiput, jouaient aux cartes devant un ballon de tinto. Les murs étaient placardés de vieilles publicités, des têtes de chevreuils et de sangliers naturalisées ornaient la pièce.
Je m’accoudai au zinc. Une femme passait un coup de balai derrière le comptoir. Elle posa son balai et s’approcha d’un pas nonchalant.
- Si, señor ?...
- Buenos días, je voudrais un sandwich, s’il vous plaît.
- Si, très bien. Un bocadillo de tortilla ?...
- Si, si… un bocadillo de tortilla.
- Bueno…
En attendant mon sandwich, je fis risette aux vieux que le chien agaçait. Je donnai un sucre à Elvis pour qu’il se calme.
Nous quittâmes le bar en emportant un magnifique sandwich à l’omelette ; je traversai une place ombragée et me laissai glisser contre un tronc
d’arbre. J’enfournai la première bouchée de mon sandwich sous le regard attentif du chien, qui couinait à s’en décrocher les mâchoires.
- Je sais… tu as faim… mais… chaque chose en son temps, Elvis, je lui dis la bouche pleine. Chaque chose en son temps…
Je savourais ma pitance, tandis qu’Elvis se léchait les babines ; je buvais du coke et reprenais des forces.
Puis nous rejoignîmes le camino, suivant les flèches jaunes qui balisaient le chemin et qui au fil des jours nous mèneraient à Santiago.
Mes pieds me faisaient souffrir ; Elvis, quant à lui, courait, infatigable.
Nous empruntâmes une longue descente sinueuse et parsemée de caillasses. Je glissai, accomplis encore un pas ou deux lorsque je m’aperçus que je venais de perdre un talon. Je m’assis sur une pierre et retirai ma botte.
- Mes mexicaines sont foutues, je n’ai plus qu’à m’en débarrasser… Le tout, c’est de trouver comment les remplacer.
Je repris la route en boitant, gêné du fait de n’avoir plus qu’un seul talon. Nous franchîmes un gué, puis un second, Elvis en profita pour s’abreuver.
Plus tard, nous franchîmes un pont sur le rio Arga et entrâmes dans la ville de Larrasoaña… Nous passâmes devant une petite église, et arrivâmes au refuge des pèlerins de Saint-Jacques. Je m’avançai vers la bâtisse…
- On va tenter notre chance ici, on ne sait jamais.
Je m’arrêtai brusquement et écarquillai les yeux.
- Tu ne peux pas faire ça, me dis-je.
Devant la porte du refuge étaient alignées les chaussures des peregrinos qui s’étaient arrêtés ici pour passer la nuit. Je m’avançai lentement vers la porte, ordonnant à Elvis de déguerpir.
- Tu ne peux pas faire ça, me répétai-je. Je t’assure que ça ne serait vraiment pas bien.
Puis, je fouillai dans le tas de chaussures de randonnée, jusqu’à ce que je trouve ma pointure. De l’intérieur du refuge, me parvenaient indistinctement les voix et les rires des peregrinos qui racontaient leurs péripéties liées au camino.
Je trouvai ma taille et fis demi-tour en emportant avec moi une paire de chaussures de randonnée ; Elvis couinait si fort que je me mis à courir.
- Ferme-la, merde… on va se faire cueillir.
Puis nous tournâmes au coin d’une rue.
Je jetai un œil satisfait en direction de mes pieds. Nous traversâmes une petite place et je remplis ma gourde à la fontaine.
Après avoir fait quelques courses dans une épicerie et m’être fait vider d’un hôtel à cause du chien, nous reprîmes la direction du camino.
- Elvis, il va falloir se débrouiller par nous-mêmes, dis-je en me tournant vers mon compagnon de route. Et puis, ça nous fera des économies…
Nous traversâmes une petite forêt de hêtres, puis longeâmes un pré à vaches au milieu duquel se trouvait un abri de tôle.
- Regarde, Elvis, la crèche du petit Jésus.
J’enjambai les fils de fer barbelés et me dirigeai vers l’abri.
Le sol était couvert de paille, ici et là des bouses de vaches séchées, des nids d’hirondelles dans l’encoignure du toit.
Je me débarrassai de mon sac à dos, puis déroulai mon duvet sur la paille. Nous nous installâmes sur le sac de couchage, puis passâmes à table.
Nous mangeâmes en regardant la nature avoisinante, seuls au milieu d’un pré à vaches, sur le chemin de Compostelle…
TROISIÈME ÉTAPE
Larrasoaña – Pamplona (Cizur)
19,5 km
Nous empruntâmes un étroit sentier longeant une rivière. Le ciel était dégagé, les oiseaux piaillaient comme s’il s’agissait d’un jour de fête. Je ne me posais même plus la question de savoir comment je pouvais marcher aussi longtemps, infligeant à mon corps un rythme auquel il n’était pas habitué. Je n’étais pas obligé de parcourir les étapes d’une seule traite, mais vu que j’étais là pour marcher, et bien je marchais.
Le paysage devenait de plus en plus une source de ravissement. J’oubliais un peu mes douleurs en me concentrant sur la nature environnante. Je marchais lentement, je regardais les arbres, les montagnes, les fleurs, je photographiais tout mentalement, respirant à pleins poumons, marchant au r
ythme des bêtes de la forêt. J’avais le sentiment de m’adapter, malgré moi.
Au détour d’un virage, j’aperçus la silhouette d’un homme, il était de dos, à genoux, une cape recouvrait ses épaules, il portait un grand chapeau orné de coquilles Saint-Jacques, il traînait un bourdon auquel était accrochée une calebasse.
Elvis avait la queue basse, il grognait ; je glissai les pouces sous les lanières de mon sac à dos et dépassai le pèlerin qui avançait à genoux.
- Buenos días, dis-je.
- Buenos días, il répondit.
Il avait la soixantaine, le regard fatigué, une barbe broussailleuse lui mangeait le bas du visage.
Je continuai mon chemin sur quelques mètres, avant de me retourner et de lui demander :
- Monsieur, pourquoi vous avancez à genoux ?
Il me répondit d’un air consterné :
- Mais, voyons… je suis un pèlerin à genoux ! Ça ne se voit pas ???
Elvis retourna vaquer à ses occupations.
Le pèlerin s’alluma une pipe et reprit :
- Depuis combien de temps êtes-vous sur le chemin, mon enfant ?
- C’est mon troisième jour, dis-je avec fierté.
Il esquissa un sourire, tira sur sa pipe en parcourant le paysage d’un regard d’initié.
- Ayez confiance, il me dit. Ne laissez pas la peur vous submerger.
- Je n’ai pas peur…
- Taisez-vous… écoutez !
Il leva un doigt vers le ciel, puis reprit :
- Ainsi, vous comprendrez…
Il vida sa pipe et continua son cheminement.
- Vous croiserez peut-être d’autres pèlerins à genoux, il me dit. Certains portent même une croix, vous verrez. Ayez confiance, et n’oubliez jamais que le monde souffre et que nous devons souffrir avec lui !
Je le regardai s’en aller, puis recommençai à marcher, le dépassant sans me retourner. Je l’entendis brailler derrière moi :
- N’ayez pas peur ! N’ayez pas peur !!!
Il rit d’un air un peu dément ; le soleil resplendissait.
Plus tard, nous nous arrêtâmes sur la place d’un petit village où nous déjeunâmes assis sur un banc. À proximité, regroupés autour d’une fontaine, une demi-douzaine de pèlerins se tenaient là ; ils remplissaient leur gourde, se tapaient sur les épaules, riaient, partageaient un paquet de gâteaux, mangeaient une banane…
Je les observais tout en mangeant un sandwich et en buvant du coke. Elvis se régalait d’une boîte de corned-beef que j’avais déversé sur un papier journal.
Ensuite, nous reprîmes notre marche.
Nous traversions un pont médiéval lorsque nous nous fîmes doubler par la demi-douzaine de pèlerins qui chantaient en chœur la fameuse chanson belge Un kilomètre à pied.
Je les regardai passer en grimaçant un sourire, puis me confectionnai un couvre-chef avec mon mouchoir…
Je bus un peu d’eau et me remis en route.
Au loin, j’apercevais la ville de Pampelune.
QUATRIÈME ÉTAPE
Pamplona (Cizur) – Puente la Reina
19 km
Nous entrâmes dans le centre ville de Pampelune. Elvis était excité par l’agitation qui régnait autour de nous, il couinait et les gens se retournaient sur les trottoirs et nous regardaient en riant. Je baissais les yeux et caressais mon compagnon qui sautait après moi comme s’il voulait que je le prenne dans mes bras.
- Calme-toi, tout va bien… J’ai deux ou trois trucs à acheter, ça ne sera pas long.
Je me frayai un passage sur le trottoir, entraînant mon chien qui s’agitait de plus en plus. Puis nous arrivâmes devant la façade d’un magasin de sport. Je me débarrassai de mon sac à dos et m’agenouillai en direction du chien.
- Tu m’attends ici et tu surveilles le sac, o.k. ?
J’entrai dans le magasin, laissant Elvis près du sac, soupirant. Je me dirigeai rapidement vers les articles de camping et de randonnée.
Je ressortis du magasin affublé d’une casquette de base-ball à laquelle pendaient encore l’étiquette et le prix. J’emportai aussi un sac en plastique à l’effigie du magasin, renfermant des slips et des chaussettes, une couverture de survie et une grosse boîte en carton…
Je retrouvai mon chien qui me fit la fête, puis nous nous dirigeâmes vers la cathédrale, longeant la chaussée embouteillée.
Nous nous installâmes sous le portail de la cathédrale, sous le regard haineux des passants qui devaient penser que nous étions des clodos. Je dépliai ma couverture de survie, puis mon sac de couchage. Pour notre repas, j’ouvris quelques boîtes de conserve renfermant des sardines à l’huile, des
calamars en su tinta, agrémentées d’une tomate et d’une miche de pain. Je partageai le tout avec Elvis. Je mangeai en contemplant l’édifice.
Puis les réverbères s’allumèrent et la nuit tomba. Je me glissai dans mon duvet, Elvis se coucha à mes pieds. Le long de la façade, les gargouilles montaient la garde en arborant des regards menaçants…
À l’aube, un véhicule de la ville ou plus exactement une hydro-décapeuse nettoya le parvis de la cathédrale et s’en alla. Je jetai un œil à Elvis, couché à mes pieds, les quatre fers en l’air, lorsqu’un autobus déboucha sur le parvis de la cathédrale. Les portes s’ouvrirent et une vingtaine de Chinois surexcités en descendirent en faisant crépiter les flashes de leurs appareils photo numériques.
La vingtaine de touristes prirent d’assaut le parvis de la cathédrale ; Elvis aboyait, furieux. Je regardais ces gens qui piaillaient comme s’ils étaient seuls au monde, certains me photographiaient, d’autres me saluaient en hochant la tête…
- Bonjour ! ils disaient avec leur accent chinois. Bonjour, monsieur !...
Je joignais les mains sous le menton et hochais la tête pour leur être agréable, tandis qu’Elvis s’aventurait près de l’autobus, reniflait un sac de voyage qu’un touriste avait momentanément laissé là, levait la patte et urinait sur le sac en couinant de plaisir.
Puis un coup de sifflet retentit, et tous remontèrent dans l’autobus qui démarra en trombe, emportant la vingtaine de touristes vers un autre monument.
En milieu de matinée, nous parvînmes en haut d’une colline au sommet de laquelle se trouvait le village de Cizur Menor. Nous passâmes devant la commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem et traversâmes le village en direction du refuge Roncal d’où sortirent une poignée de pèlerins qui se dirigèrent eux aussi vers l’étape suivante.
Je m’assis sur le bord du trottoir, face au refuge, puis retirai mes chaussures. Je sortis du sac, provenant du magasin de sport, la boîte en carton renfermant une paire de chaussures de randonnée flambant neuves. Je terminai d’attacher mes lacets, traversai la chaussée et me dirigeai vers l’entrée du refuge. J’y déposai les souliers volés (empruntés) et rebroussai chemin rapidement…
En sortant du village de Zariquiegui, nous commençâmes l’ascension de la Sierra del Perdón (780 mètres). Le soleil était chaud et le chien tirait la langue. Nous grimpâmes doucement en direction du sommet, passâmes devant une sculpture représentant un groupe de silhouettes métalliques, symbolisant les pèlerins du moyen-âge à nos jours.
Nous entamâmes une longue descente parmi les chênes nains et le maquis. D’un côté, j’apercevais le bassin de Pampelune avec les Pyrénées en arrière- plan, de l’autre la vallée de Valdizarbe avec le village d’Uterga à gauche de la route qui menait à Puente La Reina.
Puis, nous longeâmes durant quelques kilomètres la N-111. Les klaxons retentirent, certains nous encourageaient, d’autres se moquaient de nous. Je continuai ma route, le dos voûté par la fatigue.
Nous entrâmes finalement dans Puente La Reina : la fin de l’étape.
CINQUIÈME ÉTAPE
Puente la Reina – Estella
19 km
Nous passâmes la nuit sous un abri bus le long de la N-111.
Au matin, deux femmes espagnoles attendaient l’autobus pour aller travailler, elles échangeaient quelques mots et se retournaient dans ma direction. J’étais torse nu dans le duvet et faisais semblant de dormir en attendant qu’elles dégagent. Elvis, qui n’avait pas trouvé de place sur le banc,
se dressait sur ses pattes arrière et couinait en attendant que je daigne me lever. Les deux femmes riaient en regardant le chien, elles tiraient sur des cigarettes et bavassaient en attendant l’autobus.
L’autobus arriva et emporta les deux Espagnoles.
Je me tournai vers Elvis.
- Alors, le chanteur, t’as bien dormi ?...
Je jetai un œil vers le ciel.
- Il va faire chaud aujourd’hui, on ferait bien de ne pas traîner…
Elvis tenta une dernière fois de me rejoindre sur le banc, finalement il y parvint et je dégringolai du banc au moment même où deux pèlerins passèrent devant l’abri bus. Ces derniers ne purent s’empêcher de rire, ils m’adressèrent un petit signe de la main, puis continuèrent leur route, jusqu’à la prochaine étape.
Nous avancions sur un petit chemin de terre parallèle à la N-111. Elvis courait devant, inspectant les recoins du chemin ; je regardais devant moi, arborant un sourire.
Nous traversâmes des vergers et des plantations d’arbres fruitiers ; au loin, j’apercevais le village de Cirauqui…
Une chaussée romaine bordée de cyprès, une colline au sommet de laquelle se trouvait un village en ruine. Plus bas, une profonde vallée avec un petit pont romain.
Je m’arrêtai boire un peu d’eau. J’appelai mon chien pour qu’il fasse de même : je versais l’eau dans le creux de ma main, il lapait. Puis, nous partageâmes une barre de chocolat en contemplant le paysage.
Je m’apprêtais à traverser le petit pont romain lorsque j’eus la surprise de voir assises sur le rebord du pont deux jeunes femmes de type latino,
bien en chair, vêtues de short et chaussées de sandalettes. Elles faisaient le pèlerinage et me regardaient m’approcher en souriant.
J’ôtai ma casquette et m’essuyai le front en les jaugeant de la tête aux pieds. Elvis se précipita vers elles, afin de les charmer, de se faire caresser…
- Hola, señoritas !
Les deux jeunes femmes se regardèrent en gloussant. Je posai un pied sur le rebord du pont et regardai loin devant, comme un capitaine à la proue du bateau.
- Vous êtes peregrino ? me demanda la première.
- Si, si… Je vais à Santiago. Vous aussi ?
- Si, si.
- Muy bien.
Sous leur t-shirt j’apercevais leurs seins, j’écarquillais les yeux tandis que les mamelles s’entrechoquaient.
- Vous êtes Espagnoles ? Brésiliennes ?...
- Brasil ! Si, et toi ? me demanda la seconde.
- Je suis Français.
- Hooo !
Elvis couinait de plus en plus fort, il attirait l’attention des demoiselles qui se demandaient pourquoi ce chien couinait de la sorte…
Elles le caressaient tandis qu’il leur léchait les pieds, leurs orteils crasseux. Elles rigolaient, ça devait les chatouiller, elles poussaient de petits cris, se levèrent et commencèrent à sautiller, leurs formes rebondissaient, je n’avais aucun mal à les imaginer à poil, avec leur grosses fesses, leurs gros
- C’est fini, oui ! C’est fini !
Je m’en pris au chien, lui expédiai un coup de pied au cul, alors qu’elles me dévisageaient avec leur bouche en « o ».
- Excusez-moi, señoritas. Mon chien est un peu fou, je bredouillai.
Puis je traversai le pont, les laissant derrière moi.
- Adiós ! Buen camino ! dis-je en m’en allant.
Je m’éclipsai, sans vraiment savoir pourquoi.
Sous un soleil de plomb, nous traversâmes le rio Ega, puis nous entrâmes dans Estella.
- Voilà, nous y sommes. Encore une étape de franchie !
Elvis continua de vaquer à ses occupations : renifler et lever la patte…
J’essuyai la sueur sur mon front et demandai à mon compagnon :
- Qu’est-ce que tu dirais de dormir à l’hôtel, ça changerait un peu de notre vie de dingue, non ?
Il coucha sur l’herbe et se roula sur une charogne.
- Ouais, tu t’en fous en somme… T’as bien raison.
J’ignorai le balisage et continuai tout droit en direction de la Plaza de los Fueros. J’entrai dans une supérette ; Elvis m’attendit dehors, à l’ombre de l’église San Juan. J’emportai avec moi un sac chargé de victuailles, de quoi nous faire péter la panse. Puis nous nous dirigeâmes vers l’hôtel Cristina, afin d’y tenter notre chance.
… Nous entrâmes dans le hall et nous avançâmes vers l’accueil.
Un réceptionniste, gras et mou, nous attendait, les yeux rivés sur le chien.
- Buenas tardes, vous avez une chambre ?
Il décolla son cul de la chaise et se pencha légèrement par-dessus le comptoir. Elvis était sale comme un pou, il sentait la pourriture.
- No perro aqui, señor !
- Allez quoi, je suis un peregrino… J’ai marché toute la journée et j’ai besoin d’une bonne douche et de boire un coup, tu peux comprendre ça, non ?
Il secoua la tête en signe de dénégation. Je sortis d’une de mes poches un billet de vingt euros et le posai sur le comptoir.
- Tiens, c’est pour toi…
Le réceptionniste fit main basse sur le billet et me tendit une clé.
- Bon séjour, señor !
- Muchas gracias, hombre.
Elvis était couché sur un lit double, il mangeait des chips. Au-dessus de lui, fixée au mur, il y avait la télé et le Show de Marlène, une Française installée en Espagne, dont l’émission faisait fureur.
J’étais allongé dans l’eau savonneuse du bain, je regardais la télé par le biais du miroir du lavabo. Je sirotais un Jack Daniel’s et tirais sur un Romeo y Julieta.
- Putain, c’est le pied, mon pote ! Elle est pas belle la vie ?...
Je l’entendais manger ses chips.
Marlène était vêtue d’une combinaison de cuir rouge qui la moulait et la faisait ressembler à une fille des rues.
- Elvis, regarde comme elle est bonne, putain ! Les Brésiliennes, ça vaut pas un pet de lapin à côté des Françaises… pas vrai, vieux ?!
Je l’entendis couiner.
Je fermai les yeux et me concentrai sur Marlène.
↑ →