St-Jean-Pied-de-Port à Roncesvalles

Accueil

 

 

  La première fois où je me suis senti quelqu’un, c’est sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. J’avais enfin un but, un but qui finalement n’allait être qu’une étape, mais ça, il allait falloir que je parcoure près de mille kilomètres avant de m’en apercevoir. 

          Je ne partais pas seul, j’avais un chien, un bâtard fox-caniche à poils roux, un compagnon de route qui se distinguait par une façon bien à lui d’aborder la vie : le couinement ! Un cri aigu qui lui sortait de la gueule, qui m’empoisonnait l’existence, me menait régulièrement à la dépression, à la paranoïa, aux envies de crime. Ça me rendait dingue. C'était comme si je me trimballais avec une espèce de jouet pour enfant, un jouet en celluloïd avec un sifflet dans le trou du cul… et je me le coltinais depuis cinq ans, cinq longues années à l’écouter chanter, sans raison apparente, sinon celle de m’exaspérer. 

          Mon chien s’appelait Elvis, en hommage au bibendum de Memphis. Et il allait être de la partie. Autant dire que ça n’était pas gagné. Même si, avec le temps, il lui arrivait parfois de la fermer, ne serait-ce que cinq minutes d’affilées. 

          Pour mon voyage, je cherchai des renseignements, des témoignages, des encouragements, de la part de l’Association des Amis de Saint-Jacques par exemple. Mais je n’en trouvai guère. Alors, me débrouillant seul, j’investis dans un sac à dos et un guide du pèlerin, puis débarquai en voiture à Saint-Jean-Pied-de-Port où je dus affronter le cerbère des Pyrénées, c'est-à-dire la vieille femme chargée de délivrer le fameux Crédanciale (Passeport du pèlerin), celui-là même qui devait permettre de trouver l’hébergement nécessaire tout du long.          

          … Je m’en allai frapper chez elle, elle me reçut en robe de chambre et charentaises, le regard bleu acier, les cheveux grisonnant, l’air pas commode, me jaugeant de la tête aux pieds.

          -  Allez-y, entrez…

          Elvis s’engouffra à l’intérieur de l’appartement. Je m’assis dans un fauteuil, elle s’installa de l’autre côté d’un bureau.

          -  Alors, vous souhaitez faire le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle ?

          -  Oui madame, c’est ça, exactement.

          Elle hocha la tête, je parcourus la pièce du regard : un immense crucifix recouvrait tout un pan de mur, des livres étaient entassés ici et là, des tonnes de papiers, des coquilles saint-Jacques, des bourdons, etc.

          -  Levez-vous, me dit-elle.

          -  Comment ?...

          -  Oui ! levez-vous…

          Je me levai. Elvis était couché près du fauteuil, il me regarda en abandonnant un long soupir.

          -  Voilà, c’est ça, c’est bien ça ! vous n’avez strictement rien à voir avec un pèlerin !

          Je portais une chemise noire et un imperméable Burberry que j’avais acheté aux puces de Clignancourt, un jeans et des bottes mexicaines.

          -  Et en plus, vous avez un chien, reprit-elle.

          -  Oui, et alors ?

          -  Les chiens sont interdits en Espagne, aucun refuge ne vous acceptera, les églises vous seront fermées, vous ne pourrez ni vous nourrir, ni vous soigner, ce sera l’enfer, dit-elle avec un malin plaisir.

          Je me rassis, baissai le regard en direction du chien qui se dressa sur ses pattes arrière et vint me débarbouiller. Je lui caressai la tête en rigolant…

          La vieille continua :

          -  Maintenant, rien ne vous empêche de prendre la route, mais ne comptez pas sur moi pour vous délivrer un crédancial… C’est pour votre bien que je vous dis ça ; renoncez mon jeune ami, Saint-Jacques-de-Compostelle ça n’est ni pour vous, ni pour votre… chien.

          Elvis me sauta sur les genoux, je me marrai en essayant d’échapper aux coups de langue, n’écoutant plus la vieille que d’une oreille.

          Puis elle me raccompagna à la porte de l’appartement et nous regarda nous en aller, tandis que nous descendîmes la rue et croisâmes quelques pèlerins auxquels j’adressai un signe de tête qui resta sans réponse.

          Je m’arrêtai devant un bar d’où provenaient les voix d’un chœur basque. Nous entrâmes à l’intérieur du bar et nous frayâmes un passage jusqu’au comptoir. Les clients parlaient tous l’euskara, certains étaient vêtus de blanc avec le béret, la cinta et le foulard rouge.         

          Le lendemain matin, je me réveillai autour de midi avec la gueule de bois. Nous avions dormi à l’hôtel, nous étions rentrés tard ; Elvis était couché sur le lit, il couinait en attendant que je me réveille.

          Je posai mes pieds sur le plancher et m’étirai.

          -  Elvis, Compostelle nous attend ! dis-je d’une voix pâteuse.

          Puis je me levai et me dirigeai vers le lavabo pour faire pipi.

          Nous sortîmes de l’hôtel et parcourûmes le centre-ville sous le regard amusé des passants, auxquels je ne prêtai aucune attention.

          Nous étions le vingt-et-un mai, je cuvais une bonne cuite de célibataire, et devant moi : La porte d’Espagne… J’étais fin prêt, ça couinait dans tous les sens, j’étais le pèlerin du troisième millénaire, j’allais faire de ma vie un miracle, une façon d’être. Je quittai Saint-Jean-Pied-de-Port et relevai le défi de Compostelle, comme tant d’autres auparavant. 

 

PREMIÈRE ÉTAPE 

Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncesvalles 

22,7 km 

               Cette étape était une des plus difficiles, mais aussi une des plus belles. Il valait mieux la parcourir en une seule fois, étant donné qu’entre les deux patelins, il n’y avait rien. Rien du tout, juste la montagne et le pèlerin. Il fallait monter, descendre, mais surtout monter. Un dénivelé de mille quatre cent mètres ; huit à dix heures de marche…

          Je n’avais jamais marché, du moins rarement plus que quelques mètres d’affilées, quand j’étais petit dans la cour de l’école, avec un bonnet d’âne sur la tête et les coups de pieds au cul du dirlo.

          Mes parents m’avaient foutu dans une école de curés, en pension. Le directeur arpentait la cour de l’école en soutane, avec son ventre rebondi et sa mine revêche, tout droit sorti d’une caricature de Daumier. Il sortait son canif et crevait notre ballon, il ne devait pas aimer le football.

          ... Une nuit, après s’être branlé, un compagnon de chambrée voulut absolument me faire goûter son sperme ; j’étais terrifié, il avait quelques années de plus que moi, je ne comprenais même pas de quoi il parlait, mais je ne me laissai pas faire.

          Mais revenons à la marche, puisque c’est de ça dont il était question : depuis ce temps, plus rien… malgré l’embonpoint et le cholestérol.

          Alors, pourquoi faire ce pèlerinage ?

          L’idée de Saint-Jacques, ça m’était tombé dessus en revenant de Grèce. Je picolais et dormais dans ma voiture, j’avais été dans la plupart des bordels d’Athènes à Volos. Puis un jour je m’étais retrouvé dans un tunnel frontalier avec un camion qui m’arrivait en pleine face. Je savais que j’allais mourir… Mais le camion avait semble-t-il dévié de sa trajectoire. D’ailleurs, quand j’avais rouvert les yeux, il n’y avait plus de camion, il y avait juste un type avec un sac à dos et une coquille Saint-Jacques autour du cou ; je croisai le regard du type et continuai ma route. Je pris ça comme un signe. Je n’arrêtai plus d’y penser. Le type avec sa coquille m’apparaissait même en rêve. Je me documentai sur le sujet, tout cela m’intriguait. Je rejoignis la France, j’investis dans du matériel de randonnée. J’étais fin prêt pour le Camino de Santiago…         

          Bref, j’avais attaqué l’étape à midi et il ne me fallut pas longtemps pour m’apercevoir que tout ça n’était pas pour moi. Trop d’effort à fournir, je préférais me déplacer en bagnole, plutôt que de me casser le cul à marcher. Et puis je crevais de soif, j’avais bien une gourde, mais j’avais oublié de la remplir.          

          J’essayais de ralentir les battements de mon cœur qui résonnaient jusque dans ma gorge, j’avançais péniblement, courbé sur une pente à quatre-vingt dix degrés, des ampoules fleurissaient à l’intérieur de mes bottes. Je pensais à des trucs qui n’avaient ni queue ni tête, j’étais assailli par toute sorte d’angoisse. J’avais l’impression que je ne tarderais pas à tomber dans ce vide immense qui s’élançait de toutes parts.          

          Elvis couinait ; l’altitude, il s’en fichait royalement ! Il courait devant, levait la patte, creusait un trou, repartait de plus belle. Il m’étourdissait ; comment faisait-il pour avoir autant d’énergie, c’était dingue.

          Au bout de cinq kilomètres, j’aperçus la première maison.

          Je me dirigeai vers l’entrée de la propriété. J’ouvris la grille et entrai.

          Une femme s’avança vers moi, elle avait un tablier autour de la taille, la cinquantaine, elle me regarda de haut en bas, puis devint furieuse en apercevant Elvis couler un bronze dans son potager.

          -  Vous allez virer votre saloperie de chien de mes salades !

          Un filet de bave me coulait au coin des lèvres.

          -  Elvis, sors de là !

     J’étais confus et j’avais soif.

          -  Je suis vraiment désolé madame, je ne voulais pas vous déranger, juste vous demander un peu d’eau.

          Son nez était rouge et ses yeux vitreux.

          -  Il y a un robinet de l’autre côté de la maison, vous prenez de l’eau et vous déguerpissez !

          Je contournai la maison, marchant prestement vers le robinet, suivi de près par la femme. Je remplis ma gourde et m’en retournai vers la grille. Je quittai la propriété, la femme referma la grille en la claquant derrière moi.   

          -  Les chiens sont interdits en Espagne ! Abandonnez votre clébard, il ne vous attirera que des emmerdes !

     Je hochai la tête, je savais tout ça.

     -  Merci pour votre hospitalité, dis-je.

     -  Abandonnez votre chien, elle me répéta.

          Elvis sortit d’un fourré et vint me rejoindre. Je lui caressai le sommet du crâne, il couina encore plus fort. Nous continuâmes notre route.

Le fait que je ne puisse emmener Elvis en pèlerinage aurait quelques jours auparavant été une bonne raison pour abandonner ma folle entreprise, j’aurais même pu garder la tête haute et me dire que ce chien ne me causait que des désagréments. Mais personne ne m’attendait nulle part, j’étais follement libre, et ça me pesait gravement…

Les flèches jaunes balisaient le chemin, elles nous indiquaient la direction, impossible de se perdre. Je m’attendais toujours à voir au prochain virage la fin de l’étape.

Je m’arrêtai et regardai un aigle qui planait dans le ciel. Dans un fossé, des vautours s’affairaient autour d’une carcasse de cheval en putréfaction. Plus loin, un troupeau de moutons dévalèrent une prairie en beuglant comme s’ils étaient poursuivis par une bête féroce.

La pluie commença à tomber. Mon imperméable fut mis à l’épreuve, sans succès. Je commençai à être vraiment fatigué, j’avais des idées noires.

Nous nous arrêtâmes pour manger. Je m’assis sur une pierre et ôtai mes mexicaines. Je coupai une baguette en deux et déposai à l’intérieur quelques tranches de jambon. Elvis était couché à mes pieds, il mâchait son sandwich. Je regardai les Pyrénées, elles s’étendaient à perte de vue.  

Qu’est-ce que je foutais là ? Dieu seul le savait. Pour ma part, il allait me falloir encore marcher longtemps avant d’obtenir un semblant de réponse. 

Le soir, je dévalai le camino à travers une forêt de hêtres, la descente était si prononcée que je pris de la vitesse malgré moi. Elvis me précédait en aboyant, il sautait comme un cabri, il s’amusait follement. Au loin, j’aperçus la collégiale de Roncevaux, presqu’entièrement dissimulée par la brume.

À quelques mètres de l’entrée du monastère, l’immense porte du cloître se referma, mue par des bras invisibles. Je restai là, regardant la façade du cloître et me demandant où est-ce que j’allais pouvoir dormir…

Puis je fis demi-tour, la démarche chaloupée à cause de mon mal aux pieds. Elvis me regardait en couinant.

- Tout va bien Elvis, tout va bien. On va se dégotter un plumard, t’inquiètes pas…

J’entrai dans une auberge et parlementai avec le tôlier, afin qu’il accepte mon chien dans son établissement. Finalement, il acquiesça.

Nous mangeâmes à l’hôtel. Je bus une bouteille de tinto et piquai du nez dans mon assiette. Elvis était sous la table, il couinait en direction d’un couple de pèlerins qui me regardaient en mastiquant leur nourriture. Je leur adressai un sourire, qui resta sans réponse.

Je demandai l’addition et quittai la salle du restaurant en titubant.

Je n’avais plus qu’une hâte : me foutre au lit.