Ce dialogue s'étend sur l’aide américaine apportée en Europe depuis
la première guerre mondiale, le renversement de l’empire soviétique,
l’organisation de la démocratie en Irak et l’égalité des chances aux Étas-Unis.
Au 4 mai 2003
Mansour : Est-ce
que tu penses que les peuples arabes et américains finiront par découvrir
enfin la vraie vérité sur ce qui se passe en Irak et agir en conséquence. A
mon avis le peuple américain finira peut-être par ouvrir ses yeux et dénoncer
une bonne fois pour toutes cette nouvelle politique de la canonnière de
Bush. Mais pour ce qui concerne les peuples arabes j'en doute. Je me
souviens d'une déclaration que mon frère aîné, Saïd, avait faite après la
cuisante défaite militaire des arabes en 1967 face à Israël. Il m'avait dit
a l'époque que les arabes avaient besoin de leçons humiliantes aussi
importantes que celles qu'ils viennent de recevoir pendant des siècles avant
qu'ils n'arrivent enfin à se réveiller de leur sommeil millénaire.
Claude : Je
ne vois pas pourquoi les peuples arabes ne pourraient pas voir la
vérité si elle est bien expliquée. Pour critiquer, il faut être bien
renseigné. Il faut aussi être honnête et capable de faire la part des
choses. Je ne vois pas pourquoi les arabes ne verraient pas qu’une grande
part des problèmes actuels vient du mode de leur passé politique. Je ne vois
pas comment on peu blâmer la religion pour l’immobilisme dans lequel les
arabes sont fixés depuis des décennies en rapport avec le développement
industriel et l’évolution du monde. Même si la politique découle de leur
religion, ce n’est pas l’Islam qui est à blâmer mais les leaders religieux ou
autres qui n’ont pas dirigé leur peuple vers la bonne destination.
Mansour :
Déjà, je vois à travers les réactions des citoyens arabes rapportées par la
presse internationale, que plutôt que de chercher les véritables raisons de
cette débâcle aussi bien militaire que politique de l'Irak, les populations
arabes continuent à se chercher des boucs émissaires, comme l'influence
d'Israël sur l'Amérique ou même la faiblesse de leurs propres gouvernements.
Mais ils refusent de reconnaître que c'est peut être leur propres cultures
et leurs valeurs sociopolitiques qui sont à l'origine de leurs malheurs
d'hier, d'aujourd'hui et même de demain.
Claude : Ce
n’est que le temps qui redressera la situation. On ne peut blâmer les
peuples qui ont confiance dans leurs leaders, ni la religion qui les a
produits ou dans ou par laquelle ils exercent leur leadership. Comment
peuvent-ils penser que c’est leur culture ou leurs valeurs qui les ont
amenés à cette croisée des chemins. Est-ce bien là la raison de leur
débâcle ou n’est-elle pas ailleurs ?
Mansour : Le grand mythe chez les arabes de toujours, c'est qu'ils ont
toujours confondu l'empire islamique avec un prétendu empire arabe qui n'a
jamais existé entre parenthèses. Il y a eu une civilisation islamique qui a
dominé le reste du monde pendant des siècles, mais cette civilisation a été
en fait le produit non pas des arabes musulmans mais des Iraniens en
particulier et des tribus nord africaines qui ont, après tout, conquis
l'Espagne. Ensuite cet empire musulman avait été reconstitue au 17ième
siècle par les ottomans qui ont dominé la Méditerranée, en particulier. La
révolution industrielle qui s'est installée en Europe depuis le 18ième
siècle a finalement fait sonner le glas pour la civilisation musulmane avec
d'un côté l'affaiblissement progressif de l'empire Ottoman et l'émergence de
l'impérialisme anglais et français.
Claude : Tu
touches là, peut-être, la source du problème. La révolution industrielle et
la faiblesse des chefs musulmans à la reconnaître et à s’y adapter.
Mansour : Il y a une chanson Kabyle assez récente qui décrit fort bien les
conséquences du programme d'arabisation de toute l'Algérie, qui avait été
lancé entre parenthèses par les militants Baathistes algériens à la fin des
années 60 pour marginaliser l'apport de la culture française à la
construction d'une nouvelle Algérie. Et dans cette chanson notre auteur
Kabyle décrivait l'arabisation comme une importation massive d'opium pour
endormir le peuple algérien à jamais. La chanson se termine en recommandant
au peuple algérien de prendre encore un peu plus d'opium et retourner à son
sommeil bien réconfortant car il est encore trop tôt pour se réveiller et
faire face aux réalités.
Claude : La
pertinence du thème de cette chanson est évidente. J’étais en Algérie le
jour où cette arabisation a été décidée et j’ai été alors choquée de voir la
façon subite qu’avaient choisi les dirigeants algériens pour l’appliquer. J’ai
compris vite qu’elle ne correspondait pas à la réalité du pays, Ne serait-ce
pas parce qu’une très grande quantité d’algériens ne savaient pas lire l’arabe.
Du jour au lendemain, toutes les indications routières en langue française
ont été enlevées pour être remplacées pas des indications en arabe
seulement. Il n’a fallu que quelques mois pour que les enseignes françaises
soient réinstallées devant les protestations de la population arabe
elle-même. L’auteur de la chanson a bien compris que les dirigeants passés
avaient gardé endormis leurs commettants et qu’ils continuaient le même
stratagème. Dans le fond, c’était un cri pour que les Algériens se
réveillent et réalisent dans quel état leurs chefs les maintenaient.
Mansour :
Dans tes échanges récents avec Ali, je remarque encore une fois que tu
sembles représenter les vues de tout le monde occidental, depuis la création
du rideau de fer. Toutes les luttes de libération des peuples dominés durant
les années 50 et 60 sont vues, que tu le veuilles ou pas, comme une
tentative expansionniste du bloc soviétique et qu'il était tout à fait
normal et même moral pour les USA de barrer la route à cet expansionnisme
athée, communiste, et antidémocratique.
Claude : Je crois que tu
simplifies vraiment les choses. Je sais faire la part des choses et je
n’hésite pas à remettre en question mes opinions et mes analyses de
situations politiques. Une preuve de cela est le message que je vous ai
envoyé en rapport avec mes critiques récentes du personnage ti-Bush. Mes
opinions ne sont pas coulées dans le béton. Souventes fois les luttes de
libération furent réelles mais d’autres furent aussi motivées, financées, et
supportées par le régime des Soviets. Ce sont celles protégées par ces
derniers contre lesquelles les USA ont fait opposition. Je crois qu’ils ont
eu raison d’intervenir car il ne devaient pas à tout prix laisser un tel
système, pourri jusqu’à la moelle, prendre pied. Ce système éliminait le
droit d’autodétermination des peuples, leur enlevait leur liberté, les
démotivait, ne tenait pas compte de leurs talents individuels et faisait de
chaque peuple un peuple sans dynamisme, sans espoir. Le seul qu’il avait était
de voir l’État s’occuper d’eux, les instruire, les nourrir, les soigner.
Mansour :
Même dans ton dernier message à Ali, tu as félicité les USA d'avoir donné la
chance à l'Europe de l'est de sortir des fourches des soviétiques et de les
avoir aidé à établir de nouvelles démocraties qui s’annoncent florissantes
à ce jour. Ce que tu sembles oublier ou même refuser de reconnaître, c'est
que les USA n'ont pas dépensé une seule balle pour libérer ces pays
européens. Est-ce que tu as déjà oublié les révoltes Hongroises, Polonaises
ou Tchèques durant les années 50-60. Qu'avait fait à l'époque la toute
puissante Amérique pour venir en aide à ces pays.
Claude : Je ne dis pas
que les USA sont les seuls auteurs de ce revirement spectaculaire à la
démocratie des pays de l’Europe de l’Est. Les Dubcek, les Jean-Paul II, les
Soljenitsyne, les Hongrois et combien d’autres ont aussi fait leur grande
part. Mais les USA ont bien joué, ont bougé comme ils le pouvaient au bon
moment et face à cette grande puissance mondiale qu’était devenu l’Empire
soviétique, ils ont réussi à favoriser le renversement de cet empire maudit
sans mettre le feu aux poudres. Je dis bravo! Tout vient à point à
qui sait attendre.
Mansour :
Mais mieux encore est-ce que tu penses réellement que c'est grâce à la
bienveillance américaine que les démocraties en Europe de l'est ont eu la
chance de gagner le respect des populations est-européennes ? Ne penses-tu pas que c'est
principalement l'Allemagne qui supporte économiquement ces
démocraties naissantes qui avait fait la différence.
Claude: C’est aussi
grâce à plusieurs pays, dont l’Allemagne, que les pays de l’est se relèvent
économiquement. Mon voyage, en URSS, trois mois avant la tombée du mur de
Berlin en 1989, m’a amené en Biélorussie, aux pays baltes, en Russie, en
Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et à Berlin Est. Il m’a démontré
clairement que les populations de ces pays satellites de l’URSS en avaient
soupé des Soviets et de leur système. Je ne suis pas du genre lorsque je
voyage à ne regarder que les monuments. Au contraire, je rencontre les gens
du pays, je communique avec eux, je pose des questions et je recherche leur
opinion. C’est ce que j’ai fait durant ce voyage d'un mois derrière le
rideau de fer. Les commentaires et les espoirs que j’ai recueillis, partout,
furent les mêmes. Alors, ne me raconte pas que la démocratie a gagné la
faveur des populations de l’Est à cause de l’Allemagne. Non, c’est surtout
à cause de la dure vie qu’elles avaient vécue durant trop d’années sous le
joug du régime socialiste-communiste de l’URSS.
Mansour : Finalement tu continues à nous dire que c'est grâce
à l'Amérique que le monde s'est finalement débarrassé du bloc soviétique. Là
aussi je ne suis pas d'accord avec toi. Le bloc soviétique n'a jamais été
défait militairement par les USA. Ce régime s'est effondré par implosion et
par la résistance américaine. Tout comme toute autre dictature, ce régime
était voué à l'échec dès son départ. Je me souviens d'une visite que j'avais
faite à mon frère Ali à Berlin est, en 1961. Déjà à l'époque, j'avais fait
remarqué à mon frère qu'un régime où même les mannequins dans les magasins
d'habillement n'avaient pas un sourire aux lèvres n'avait pas d'avenir à
long terme. Dans l'histoire de l'humanité aucune nation n'a libéré un autre
peuple. Les Indiens (de l'Inde) se sont libérés tout seuls. Les Chinois se
sont libérés des Japonais sans attendre l'arrivée des troupes américaines ou
anglaises. Les Algériens se sont libérés du colonialisme sans aucune
assistance de qui que ce soit. Et même l'Europe se serait libérée du joug
nazi, un jour ou l'autre, sans assistance de la puissance montante des USA.
Est-ce que tu penses que les Anglais se seraient rendus à Hitler si les
Américains n'étaient pas rentrés dans le conflit de la 2ième
guerre mondiale ? Est-ce que tu penses que le reste de l'Europe se serait
rendu pieds et mains liés à la domination temporaire des nazis allemands ?
Claude : Oui, beaucoup
de vrai dans ce que tu dis. Mais en 2003, sans les USA, je crois que tous
ces pays de l’Est seraient encore sous le même joug. Il est sûr qu’avec le
temps tout change, car le temps guérit. Encore là, dans l’exemple des Nazis,
tu sembles oublier l’importance de l’entrée en guerre des USA. C’est à ce
moment-là que les choses ont changé (tout comme en 1914-18). Et
heureusement, car s’ils étaient rentrés un peu plus tard, les nazis avaient la
bombe atomique et tout sautait à Londres et Washington et Hitler régnait
pour longtemps. Ce sont les scientistes nazis capturés par les USA qui ont
fait la bombe qu’ils avaient développée en Allemagne. Et le plan Marshall,
après la guerre, qu’en fais-tu, et qu’aurait fait l’Allemagne sans lui ? Et
Ali, s’il ne favorisait pas le système des Soviets que faisait-il en
Allemagne de l’est au lieu d’être en Allemagne de l’ouest ?
Mansour :
Pour bien comprendre le point de vue d'Ali, il faudrait que tu voies
l'évolution du monde de la manière dont je te l'ai décrite plus haut. Nous,
les gens appartenant à des sociétés qui ont dû souffrir pour se libérer, ne
nous sommes jamais posés le problème de la guerre froide. Nous avions autant
de révulsions autant pour les actes des Américains que pour ceux des Soviétiques.
De plus, nous avons toujours été conscients que les peuples n'ont ce qu'ils
méritent, en fin de compte. Quand les Vietnamiens ou les Algériens ont
décidé de prendre les armes contre la France en particulier, ils ne se sont
jamais posé la question géopolitique de savoir à quel camp ils devaient
appartenir dans cette guerre des géants américains et soviétiques. Nous
avons une expression Kabyle qui définit précisément cet esprit: "il vaut
mieux mourir debout que vivre à plat ventre". Je comprends que tu ne puisses
pas comprendre ce sentiment de soif de la liberté de la domination
étrangère, car tu ne l'as jamais connu. Mais il faut nous comprendre.
Claude : Je ne comprends
pas pourquoi tu dis cela. J’ai comme toi une grande soif de liberté. Je l’ai
toujours eue. Certes votre situation est très différente car vous avez vécu
sous domination étrangère totale. Ce fut le cas aussi pour nous les
Canadiens français face à la conquête et à la domination britannique. Nous
sommes encore là. Et après 300 ans, forts et libres. Et cela n’est pas le
fruit du hasard. La solidarité y est pour beaucoup. C’est aussi notre goût
de liberté et d’autodétermination qui nous a permis de flotter et de
rejoindre la rive où nous avons bâti. Oui, les Algériens n’ont pas pensé aux
USA ou aux Soviets lorsqu’ils ont déclenché leur mouvement de libération. Je
ne suis pas certain en rapport avec les Vietnamiens. Le problème est survenu
après la conquête de l’indépendance où la question géopolitique a été posée.
Les deux pays ont choisi le camp des Soviets et c’est pour cela, je crois
que le Vietnam souffre encore d’une pauvreté inacceptable et que l’Algérie
cherche toujours son chemin. Tu ne veux pas le reconnaître, mais humblement
je te soumets que fondamentalement les problèmes actuels de ces pays
viennent du choix qui a été fait lors de leur indépendance.
Mansour :
Après ce tour de réflexions générales, revenons au
sujet principal de notre discussion, à savoir l'avenir de l'Irak. Là, encore
je me demande pourquoi tu crois dur comme fer que les intentions américaines
dans ce pays sont altruistes. Faisons le tour de la soi-disant libération du
peuple irakien grâce à l'humanisme illimité des Américains et des Anglais.
Au fur et à mesure que les Américains déracinaient le régime de Saddam
Hussein, pour soi-disant libérer le peuple irakien, la seule protection
réelle que les troupes américaines ont assurée a été reliée au secteur des
hydrocarbures. Aucun bureau de ce secteur fondamental n'a été saccagé durant
toute la campagne d'invasion américaine. Par contre, tous les autres
édifices publics ou gouvernementaux ont été saccagés au vu et au su des
troupes américaines. Même les services d'état civil n'ont pas été épargnés.
Ne parlons pas bien entendu de ce qui est arrivé au musée de Bagdad. En
l'espace de 24 heures l'histoire millénaire de l'Irak a été oblitérée à
jamais. Comment remplacer les vestiges de cette culture millénaire. Plus
grave encore, maintenant on parle d'une opération internationale de pillage
de ses vestiges culturels bien organisée et planifiée. Je sais que tu vas
croire que j'essaies de trouver toutes sortes d'excuses pour salir l'oeuvre
libératrice de l'Amérique en te disant que je n'exclus même pas que des
services militaires américains aient été probablement à la source de cette
crise contre l'humanité.
Claude : Je te fais remarquer
que j’ai toujours été en accord avec toi, jusqu’au déclenchement de la
guerre. Tu ne sembles pas avoir lu ce que j’ai écrit en rapport avec mon
questionnement personnel. Je sais que les USA ne sont pas des anges qui ne
visent qu’une place au ciel. Ils ont leurs intérêts. Mon point est axé sur
la libération du peuple et de la tyrannie qu’il subissait. Je suis surpris
de l’envergure de cette tyrannie, que j’ai apprise. Et cela m’a fait
réfléchir. Si les Nations Unies avaient été écoutées par les USA, où en
serions-nous. Si des armes de destruction massive avaient été trouvées, où
en serions-nous? Je crois que les armes auraient été démolies, mais Saddam
serait encore là pour tyranniser le peuple de ce pays et ses fils après lui.
Comment faire pour régler ce genre de problème lorsque l’on le constate dans
le monde. Voilà mon point, le seul but de ma question. Les diplomates des
Nations Unies, qui n’ont rien dit pour dénoncer la gang à Saddam, sont-il
tous aveugles ou sourds? N’ont-ils jamais rien vu ou appris
Mansour :
Parlons un peu de l'occasion que les Américains ont donnée aux Irakiens pour
finalement jouir des fruits d'une démocratie réelle. À ce sujet je ne te
citerai que trois décisions prises par les Américains amoureux de la
démocratie. Tout d'abord parlons du soi-disant président de l'union
démocratique pour l'Irak, à savoir le fameux Chalabi. Ce n'est un secret
pour personne depuis le début de la campagne militaire américaine en Irak
que le « pentagon » a déjà choisi cet individu pour diriger le régime futur
de l'Irak à la solde de l'Amérique. Maintenant nous apprenons que ce triste
individu a déjà été condamné à 24 ans de travaux forcés en Jordanie pour
avoir détourné plus de 70 millions de dollars d'épargnes de Jordaniens.
Mieux encore, ce même personnage est recherché par les justices Libanaises
et Suisses pour les mêmes raisons. Voilà ce que l'Amérique a trouvé de bon
pour diriger la fameuse démocratie naissante irakienne qui va donner un
exemple au reste du monde arabe. Mais parallèlement au choix de Chalabi
comme le nouveau flambeau de la démocratie irakienne, les Américains n'ont
pas hésité à affirmer que si le jeu démocratique n'arrive pas à sacraliser
un régime soumis à leurs désirs, ils n'hésiteraient pas à arrêter le processus
démocratique et empêcher un régime sympathique à l'Iran de s'installer en
Irak. Voilà la démocratie à l’américaine au vu et au su de tous. Je partage
la finalité des objectifs américains en Irak, mais j'ai au moins l'honnêteté
de reconnaître que le seul moyen de lutter contre ce fléau militantisme,
obscur et islamiste dans le monde arabe, c'est de savoir que la démocratie
telle qu'appliquée dans le monde arabe aujourd'hui ne peut qu'aboutir à des
régimes islamistes.
Claude : Attends,
attends que tout soit fait avant de critiquer. Tu t’alimentes de ragots
donnés à la télé et tu en fais des dogmes. Attendons. J’ai confiance que le
bon sens primera. Et si les Américains sont incapables de réussir
l’imposition d’un régime démocratique, il est possible qu’ils partent. Une
chose est certaine, ils ne veulent pas d’un régime fondamentaliste. Je crois que
tu es en accord avec cela. Ils trouveront sûrement la formule que tous
recherchent afin d’obtenir une démocratie sans contrôle par les
fondamentalistes. Une constitution bien pensée peut définir les paramètres
de la démocratie dans le pays. Et pour changer une telle constitution, cela
demande plus du 2/3 des votes. Beaucoup de pays dont le Canada ont de tels
paramètres. Nous, par exemple, nous sommes un état fédéral, avec des
minorités importantes, et ce n’est pas le suffrage universel qui élit le
chef d’état, ce sont les membres élus du parlement. L’Iran a eu les
fondamentalistes chiites sous Khomeiny et a maintenant élu, lors d’élections
démocratiques, un gouvernement moins fondamentaliste, moins à gauche et à
l’encontre de Khomeiny Le peuple n’est pas fou. Il sait bien finalement que
toutes les simagrées des islamistes ne mènent à rien et n’hésitent pas à les
renverser au moment propice. Au moins, faut-il qu’il en ait les moyens et
qu’il ait un véritable choix de dirigeants honnêtes et disponibles pour bien
mener le pays.
Mansour :
J'en connais un bout à ce sujet après les élections législatives algériennes
de 1991. Heureusement que l'armée est intervenue à la dernière minute pour
empêcher l'Algérie de devenir la deuxième république islamiste dans le
monde.
Claude : Et le
serait-elle encore aujourd’hui? Est-ce que ces barbus ne seraient pas déjà
renversés? Le peuple en a eu assez du gouvernement. Il a réagi. Il peut réagir
encore et l’aurait probablement fait. Ne pas reconnaître cela c’est
s’emprisonner dans une pensée sans issue où seule la crainte gère les
données. Je sais que tu penses que les islamistes au pouvoir auraient
éliminé toute possibilité d’élection générale future. Mais je n’y crois pas.
Mansour : Hier, je discutais avec un ami algérien autour d'un
café express à Washington et nous étions tout de même obligés de reconnaître
que la société américaine, malgré sa politique extérieure aventuriste, a
tout de même réussi à évoluer à tel point que les USA d'aujourd'hui sont
réellement une société multiculturelle. Quand on fait une demande de travail
dans ce pays, il importe peu que nous soyons d'origine africaine, arabe, ou
asiatique. Tout ce qu'on cherche à travers la demande d'emploi est la
qualification de l'individu. Il y a bien entendu encore des défaillances,
vis-à-vis des femmes en particulier ou même des origines de l'appliquant,
mais ce n'est certainement pas aussi flagrant qu'en Europe, en France ou en
Allemagne. Comme on dit, il faut rendre à César ce qui appartient à César.
Et l'Amérique a certainement beaucoup de choses à apprendre au reste du
monde en ce qui concerne la cohabitation de différentes cultures sous le
même ciel. Qui aurait pensé, par exemple, qu'un médecin formé en Algérie
aurait une chance quelconque d'aspirer à devenir directeur du plus grand
centre de recherches médicales du monde, NIH. Et pourtant, c'est un émigré
algérien qui est aujourd'hui à la tête de ce centre de recherche. Plus
étonnant encore, c'est le président américain le plus proche d'Israël qui a
eu le courage de choisir cet algérien et arabe pour diriger un centre qui
est dominé par la juiverie américaine comme tu le sais. Mieux encore, sans
l'appui du lobby juif dans le secteur médical, cet algérien n'aurait même
pas la chance de se faire considérer par le président américain, encore moins
devenir son choix pour ce poste important et prestigieux. Cet exemple à lui
seul me démontre que l'Amérique et peut être le Canada sont les seuls pays
au monde qui sont arrivés tout de même à faire la distinction entre les
positions politiques prises par qui que ce soit et la contribution au bien
social en général que cet individu est capable d'y apporter. Et c'est
toujours la contribution au bien être social qui l'emporte toujours dans la
sélection des individus à des postes de commande.
Claude : Voilà une belle constatation de ce qui se fait de bon dans ce pays.
C'est sa force. Il a certes encore beaucoup de problèmes, mais l'Amérique
est l'endroit au monde où il est reconnu que la valeur de l'individu compte
pour son développement et celui du pays. On mise sur les talents et on
favorise qu’ils germent et poussent dans une atmosphère de liberté
incomparable. Les USA sont un des plus grands pays au monde. Ils ne sont pas
forts pour rien. J’aime beaucoup y être car j’aime ce peuple. Je l’admire.
Je suis toujours surpris par son patriotisme, sa capacité de travail, son
esprit innovateur, son sens d’organisation, son esprit de famille et son
rêve qu’il appelle « the american dream ». C’est un pays d’émigrés et
quelque soit l’origine d’un américain, il peut réussir et aller aux plus
hauts sommets. C’est un pays vraiment exceptionnel où règnent la liberté et
la démocratie. Malgré qu’il soit actuellement dirigé par le pire président
qu’il ait eu depuis son indépendance, il progresse toujours. C’est la
démonstration de la force de son peuple et de ses convictions.
Mansour :
Je suis d'accord avec les
qualités que tu énumères et, comme tu vois, je reconnais les bons aspects de
la société américaine, mais cela ne m'empêche pas de dénoncer d'autres
aspects qui sont totalement contre le courant de l'histoire de l'humanité.
Les Américains eux-mêmes ont un fameux diction qui résume très bien ce que
je pense de l'attitude de l'Amérique vis-à-vis du reste du monde:" you can
fool some people sometimes but you cannot fool all the people all the time".
La victoire-éclair en Irak aura probablement des conséquences favorables
vis-à-vis des positions américaines géopolitiquement à court terme. Mais à
moyen et long terme, j'en doute. Tout d'abord le peuple palestinien
n'acceptera jamais le dernier diktat de Bush à l'OLP. La vieille génération
de soi-disant nationalistes palestiniens vivent déjà dans le passé. Une
nouvelle génération de leaders de la cause palestinienne sortira justement
des mouvements violents qui refusent de baisser les bras devant la puissance
militaire israélienne. Pour ce qui est du
reste du monde arabe, je pense que les régimes actuels qui ont tous
directement ou indirectement soutenu l'aventure américaine en Irak, se
rendront finalement compte que cette position ne les aidera pas à améliorer
le sort des populations qu'ils contrôlent. Et il arrivera un jour où ces
populations se révolteront contre les régimes d'aujourd'hui. Dans 10 ou peut
être 20 ans, nous verrons une nouvelle phase du nationalisme arabe, mais qui
sera cette fois-là, violemment opposée à la domination américaine dans cette
région. Si aujourd’hui, il n'y a que les jeunes palestiniens qui sont prêts
à sacrifier leur vie pour leur cause sacrée, demain je pense qu'il y aura
aussi des jeunes Irakiens, Égyptiens, Saoudiens, Yéménites etc,, qui le
feront avec joie. Nous assistons actuellement à la préparation de toutes les
conditions pour un nouveau conflit du Vietnam pour l'Amérique omnipotente.
Claude : Tu
sembles penser que la bataille en Irak est terminée. Je crois que ce n’est
pas la fin car les Américains visent surtout le pétrole et la dispute sur ce
sujet s’élèvera vite entre les Chiites, les Sunnis et les Kurdes. De plus, il
me semble que les Kurdes veulent leur indépendance et le fait que les
Américains soient très « chummer » avec eux les favorise. Chacun veut sa
part. Les Chiites veulent le pouvoir car les Sunnis l’ont exercé trop
longtemps avec Saddam. Et les Sunnis, nonobstant ce qui arrive à Saddam,
sont très politiques et ne sont pas prêts à ne pas avoir un mot à dire dans
l’Irak de demain. De plus, je serais surpris que tous restent chez eux à
attendre que les Américains quittent leur pays et acceptent Chabali, le
président que les USA veulent leur imposer. Globalement, ils semblent
heureux que Saddam soit parti, mais le seront-ils devant l’occupation des
Américains et des membres de la coalition qui se dessine. Je ne le crois
pas. Comme tu vois, il y a beaucoup de problèmes à l’horizon. N’oublies pas
qu’à toute action, il y a une réaction. Je crains que celle-ci soit très
forte Irak bientôt.
Mansour : Quant à Ali, je t'avoue que je
suis étonné par ses réactions vis-à-vis de la crise Irakienne. Il a été
totalement bouleversé, tout d'abord par l'incapacité du reste du monde à
barrer la route à l'aventure américaine en Irak, mais surtout par
l'apparente apathie du peuple irakien lui même devant cette invasion. En
tant qu'ancien moudjahid lui-même, il n'arrive pas à comprendre pourquoi le
peuple irakien n'a pas résisté comme le peuple palestinien le fait depuis
plus de 50 ans. Mais je continue à croire qu'il arrivera à surmonter ce
mauvais moment et se remettra à réfléchir sérieusement à ses mémoires qui
sont plus importantes, je pense.
Claude : Il me semble
être un homme très sensible. Il a vécu une vie de combat et est peut-être
aujourd’hui renversé que les jeunes ne réagissent pas comme il l’a fait dans
sa jeunesse. Mais le temps passera et j’espère qu’il acceptera finalement
d’écrire ses souvenirs.
A très bientôt.