Ce dialogue touche la
relation des USA avec les pays arabes, les pays de l’Amérique latine et
Cuba, sa réaction face au milliard de musulmans sur la terre et le mauvais
tournant que prend la guerre en Irak.
Au 3 septembre 2003
Mansour :
Je suis particulièrement heureux de voir que ton analyse de la situation
politique aux USA coïncide plus ou moins avec la mienne. Cela me réconforte
car très souvent je me demande sérieusement si mes analyses ne sont pas trop
biaisées par mon passé politique. Je ne peux oublier que je suis devenu
citoyen américain après avoir pris ma retraite de ma vie professionnelle.
J'ai beaucoup d'admiration pour tous les principes sur lesquels cette nation
a été construite. Je suis après tout un enfant de l'école de Jules Ferry.
Mais il y a tellement de décisions prises par les autorités fédérales, aussi
bien sur le plan interne qu'externe, que trop souvent je me demande si je
peux vraiment faire partie de cette société américaine.
Claude : Il ne faut
pas trop s’en faire car les USA sont dans une phase de folie d’extrême
droite et éventuellement tout se redressera.
Mansour :
Je partage sa morale, sociale et politique, mais je ne me retrouve pas dans
les actions du gouvernement fédéral, qui est supposé représenter cette
société. A ce jour, plus de 70% du public américain continue à supporter
la décision de Bush d'intervenir dans les affaires d'une autre nation, tout
simplement parce que ce public a été conditionné depuis des décennies sinon
des siècles que le seul ennemi de cette société est le monde musulman.
Claude : Non, je ne
crois pas cela. Le monde musulman n’a rien à faire avec cela. Tout est une
question de pouvoir et d’argent et de nos jours j’ajouterais de pétrole.
L’argent, aux USA, contrôle les médias et a son président qu’il a acheté et
non élu. Actuellement l’argent est maître. Mais un jour, cela changera car
la bêtise devient, petit à petit, trop évidente.
Mansour :
Je sais que les nations n'ont jamais d'amis éternels, mais plutôt des alliés
conjoncturels, comme le disait si bien Churchill dans le passé. Enfin, comme
tu vois, je me sens très mal dans ma peau ces derniers temps. Je crois aux
idéaux des USA en temps que nation. Il n'y a pas une autre organisation
sociale dans l'histoire de l'humanité où tout le monde, quelque soit son
origine, est vraiment accepté quelque soit sa particularité culturelle,
religieuse ou raciale. Mais la projection de ce principe au niveau
international me laisse très sceptique de l'honnêteté des autorités
fédérales américaines qui décident de ces questions.
Claude : Tu as raison
d’être sceptique, non pas que le principe de répandre la démocratie à tous
ne soit pas bon et juste. Il fait son chemin lentement mais sûrement. Un cas
comme l’Irak n’a rien à voir avec la démocratie. C’est le pétrole. Mais
combien de pays ont retrouvé la démocratie et après une période de
transition très difficile voient leur peuple vivre de mieux en mieux.
Mansour :
Je peux même comprendre la réaction des USA vis-à-vis du Vietnam, ou de la
Corée dans les années 50 et 60. Mais je n'arrive pas à comprendre la
politique des USA vis-à-vis de Patrice Lumumba au Congo ou de toutes les
activités politiques qui ont secoué le pauvre continent africain depuis les
années 50 à ce jour. Ne parlons pas de la politique des USA vis-à-vis de
la révolution chilienne des années 60. Allende était loin de vouloir
installer un régime communiste dans son pays. Mais les USA ne se sont pas
gênés de créer une crise économique fictive pour permettre au général
Pinochet de prendre le pouvoir au Chili alors que le pauvre Allende était en
visite officielle en Algérie. Ne parlons pas de la politique américaine
vis-à-vis de Cuba depuis la bataille de la Baie des cochons à ce jour. Je
sais que tu as suivi la vie politique de Fidel Castro bien mieux que moi.
Mais je pense qu'avant la catastrophe de la Baie des cochons le gouvernement
révolutionnaire de Cuba était loin d'être marxiste léniniste.
Claude : Tu as raison
de souligner tous les cas où les Américains se sont fourvoyés dans leurs
politiques étrangères. Prend le cas du Chili, Allende élu, il a une
politique très à gauche, il apeure les gringos, ils le tuent et choisissent
Pinochet qui contient la révolte et avec une main de fer établit l’ordre,
celui-ci tue des milliers de Chiliens et
aujourd’hui est honni. Depuis le pays a retrouvé la voie démocratique et la
prospérité. Où en serait le pays si Allende avait gardé
le pouvoir? Serait-il un pays pauvre comme Cuba, l’Algérie ou les ex-pays
derrière le rideau de fer où au nom du mot démocratie les
peuples ont été bafoués et écrasés par une nomenklatura dominante et
dictatoriale ? Non ! Le Chili a retrouvé sa dignité, ses motivations et ce
beau peuple fait de son pays, aujourd’hui, un pays où il fait bon vivre. En
somme le temps guérit les choses, mais les germes doivent être semés. Ne
crois pas que je suis en accord avec ce qui est arrivé à Allende. Je te
parle seulement de résultats que les USA ont obtenus. Allende n’aurait
jamais pu abolir les élections au Chili s’il n’avait pas fait l’affaire et
il aurait été remplacé démocratiquement à la prochaine élection. Mais les
USA étaient plus pressés que cela et voulaient contenir la montée de la gauche
en Amérique latine qu’ils qualifiaient de communiste. Quand à Cuba, Fidel
n’avait pas encore déclaré qu’il était communiste, mais il avait rendu légal
le parti communiste de Cuba et était entouré de communistes notoires. De
plus, avec la réforme agraire, il a exproprié des compagnies américaines en
leur donnant peu de compensations. Les USA ont jugé qu’il devait partir.
Mais il est encore là et c’est tout à la gloire de Fidel.
Mansour : Il en est de même de l'Algérie. Je me souviens que
juste après l'indépendance, le président John F. Kennedy avait promis de
financer douze barrages pour aider le développement de l'agriculture
algérienne. Mais après le fameux voyage du premier président algérien à
Cuba, après sa participation aux travaux annuels de l'ONU, l'administration
américaine avait informé l'Algérie qu'elle n'avait plus aucune intention de
financer la construction de ces projets. Mieux encore, à l'aube de la
révolution égyptienne, sous la houlette d'un colonel égyptien, formé non pas
en URSS mais plutôt dans les académies militaires anglaises, les USA avait
promis d'aider son nouveau régime pour financer la construction du barrage
d'Assouan et libérer ce pays de sa dépendance vis-à-vis du pétrole. A la
dernière minute, alors que le colonel Djamal Nasser avait déjà d'énormes
problèmes pour éliminer l'influence communiste dans son pays, sans parler
des résistances de l'université musulmane d'el Azhar (entre parenthèses la
plus vieille université à ce jour à travers le monde et qui n'a jamais fermé
ses portes), l'administration américaine avait décidé de suspendre son appui
à ce fameux projet pharaonique de l'époque à la banque mondiale qui devait
monter le financement de ce projet grandiose. Au moment où les USA avaient
poussé l'Égypte dans le giron de l'union soviétique, je n'arrivais pas à
comprendre la décision de l'administration américaine.
Claude : L’attitude du
premier ministre d’Algérie envers Cuba était en somme un pied de nez aux
USA. Il a tout fait pour froisser les Américains. Ses actions démontraient
bien que l’Algérie était dans le camp des pays de l’Est. C’est une autre
preuve de ce que j’avance depuis longtemps. En rapport avec Nasser, à moins
que je me trompe, il était aussi très à gauche et a tout fait pour amener
son pays à s’allier avec les pays de l’Est. Tu sembles dire que cela est dû
aux politiques américaines. Mais si ce changement a eu lieu, est-ce que
l’on peut poser la question, pourquoi ? Je crois que le jeu de Nasser a
finalement été découvert, les masques sont tombés et les loups sont sortis
du bois. Tout comme pour l’Algérie. Depuis, l’Égypte, comme tous les pays
arabes, ne semble pas capable de se donner une vraie démocratie comme en
Turquie. Pourquoi? Ces gouvernements fantoches sont les premières cibles des
islamistes et un jour viendra où ils seront renversés et ce sera alors trop
tard…
Mansour :
Mais aujourd'hui j'ai finalement compris les motifs des actions américaines
des années 60. Tout d'abord, il fallait défendre les régimes autocratiques
de l'Irak et de l'Arabie saoudite, pour continuer à avoir une main mise sur
le pétrole arabe.
Claude : Oui, aux USA
il y a la démocratie et le pétrole.
Mansour :
Mais plus important encore, je pense, les présidents américains, du général
Eisenhower à ce jour, ne pouvaient pas donner justice aux arabes sans avoir à
payer le prix de la juiverie américaine au moment des réélections
présidentielles. L'appui inconditionnel à la politique d'Israël est devenu " the 3rd rail in politics" depuis la révolution égyptienne, car si ce
mouvement devait se propager à travers le reste du monde arabe et
s'installer au Moyen-orient, alors l'Amérique devait faire le choix entre
répondre aux exigences d'un électorat juif américain très puissant ou la
continuité de la main mise sur les ressources pétrolières du Moyen-orient.
Tout comme en 91, quand les USA avaient réussi à convaincre que l'existence
même du régime féodal des Saoudiens dépendait de la destruction de l'Irak de
Saddam, les Américains dans les années 60 ont convaincu que ce régime, le
plus exerçable dans tout le monde arabe, a tout fait pour empêcher la
libération du Yémen du joug Britannique. Après avoir forcé les Britanniques
à abandonner leurs bases militaires dans le sud du Yémen, les Saoudiens,
avec l'appui des USA, ont monté un guerre civile entre Yéménites pour
empêcher les véritables nationalistes yéménites de construire un pays
indépendant, ouvert sur le monde extérieur et uni politiquement. Grâce à
cette politique secrète américaine, à travers soi-disant l'Arabie saoudite,
Nasser a passé son temps à gérer cette crise régionale arabe et oublié de
se préparer aux fameuses confrontations israélo-égyptiennes de 1956 et de
1967. En fin de compte les USA ont certainement réussi à atteindre leurs
objectifs. Ils ont réussi à éliminer le seul pays arabe capable de faire face
aux ambitions israéliennes pour la région.
Claude : Oui,
l’influence du vote juif aux USA y est pour beaucoup mais les juifs
américains ne votent pas nécessairement tous pour la question d’Israël. Ils
sont très attachés aux valeurs libérales et sont à gauche du spectre
politique. Ils appuient rarement le parti républicain même quand un président
républicain est sympathique à Israël. Un pourcentage de ces juifs est
cependant flexible et c’est ce groupe que visent les républicains durant les
élections. Bush n’a pas eu beaucoup de votes des juifs américains à sa
première élection mais il travaille fort pour obtenir l’appui du groupe
flexible à la prochaine. Je te remercie de ce rappel des évènements
politiques passés dans le Proche et le Moyen-Orient. Il faut quand même
reconnaître qu’Israël est une démocratie, et dépendant du résultat de ses
élections la politique américaine change et s’adapte au leader en place.
N’oublie pas aussi que n’eut été de l’intervention de l’aviation américaine,
les israélites étaient en très mauvaise position dans la guerre de 7 jours
contre l’Égypte.
Mansour :
Mieux encore, ils ont enfin déstabilisé tous les pays arabes soi-disant
anticléricaux tout en renforçant les mouvements islamistes extrémistes du
golf persique à l'Atlantique. Mais l'ironie du sort, c'est qu'aujourd'hui
les mêmes mouvements que la politique internationale américaine a supportés
sinon crées dans le passé sont aujourd'hui en opposition à tout ce qui est
culturellement occidental. La question que je me pose aujourd'hui est la
suivante: après avoir créé ce monstre de mouvement islamiste fondamentaliste
depuis les années qui ont abouti à la création de la maison des Saouds en
Arabie, est-ce les Américains sont en mesure de gérer ce mouvement qui ne
demande qu'à déstabiliser les régimes politiques arabes du Maroc, à l'ouest
du monde arabe, à l'Irak à l'est ? Mieux encore, est-ce que les USA sont en
mesure de gérer les situations politiques dans les pays comme l'Afghanistan,
le Pakistan, l'Iran, la Turquie l'Inde, l'Indonésie, la Malaisie et même la
Chine où plus de 60 millions de musulmans vivent aujourd'hui ?
Claude : Il est clair
que non. Ils ne peuvent même pas gérer l’Irak. Alors les autres? Le vrai
problème est que ti-Bush a jeté de l’huile sur le feu depuis qu’il est
président et cela attise les islamistes qui veulent principalement renverser
leurs gouvernements respectifs et peut-être, par après, faire ensemble
la guerre aux infidèles…. mais cela n’est pas aussi réaliste que certains le
laissent entendre.
Mansour :
Ne parlons pas des millions de musulmans qui sont déjà des citoyens des pays
comme la Grande Bretagne, la France, l'Allemagne et surtout les USA. Durant
la guerre du Vietnam, les USA n'avaient qu'à s'occuper du Vietnam ou tout au
plus de l'Asie du sud-est. Mais aujourd'hui, la politique internationale
américaine vis-à-vis du monde musulman, en général, met ce pays en danger de
devoir faire face à un mouvement islamo fondamentaliste à travers tout le
monde. Plus d'un milliard de musulmans existent aujourd'hui à travers la
planète et les autorités américaines, aussi bien que le public américain
conditionné par la presse américaine, semblent étonnés de réactions
violentes au Kenya, aux USA, en Arabie saoudite, en Irak, en Indonésie, en
Tchétchénie etc...
Claude : Semblent
étonnés? Ils le sont et surpris en plus. C’est la preuve que les Américains
moyens ne voient pas plus loin que le bout de son nez. Ce qui me surprend,
c’est que des individus comme toi et moi ont parlé de ce sujet il y a
longtemps et même prédit ce qui arriverait. Ils ont sûrement la tête
ailleurs. Les affaires et leur ambition d’avoir leur part du « american
Dream » leur enlèvent le temps de réfléchir à la politique internationale.
Mansour : Je
ne suis certainement pas un bon musulman, malgré le fait que mon propre père
était un grand muphti, mais je me demande si nous ne devons pas aujourd'hui
nous poser la question, qu'un auteur a déjà imaginé, à savoir que nous
voyons déjà devant nos yeux une nouvelle croisade entre des judéo-chrétiens
contre les musulmans. Est-ce que ce nouveau conflit définira en fin de
compte l'avenir de l'histoire de l'humanité. Je commence de plus en plus à
croire à cette fatalité.
Claude : Fatalité? Non.
Un jour, quand la poussière retombera, je suis convaincu que tous auront
compris l’évolution des choses et s’adapteront. Les Arabes les premiers. Il
ne faut pas exagérer la situation même si elle est tendue et grave. J’ai
confiance que finalement le bons sens primera.
Mansour :
Mais à qui ce conflit islamo-chrétien-judaïque va finalement être bénéfique
à long terme. Tout comme Nasser, dans les années 50 et 60, a redonné espoir
à une victoire à tous les nationalistes arabes, où qu'ils soient, je pense
que les administrations américaines auront les mêmes amertumes politiques
dans les années à venir. Bush en particulier, a non seulement assuré le
public américain qu'il allait se débarrasser du terrorisme islamiste mais
obtenir une solution finale au conflit entre les Palestiniens et les juifs
d'Israël. Quelle illusion ! ! !
Claude : Oui tu as
raison… Jamais les Palestiniens n’accepteront de céder une parcelle de leur
territoire. Israël devra tous les tuer avant de réussir une telle
proposition. J’exagère évidemment mais cela démontre comment la tâche est
impossible. C’est ridicule d’entendre le président américain dire qu’il
accepte le découpage des terres tel que suggéré par les Israélites. Qui
est-il pour dicter à un pays les limites de son territoire ? Au lieu d’être
neutre entre les deux factions et de chercher comme Carter et Clinton à les
réunir pour forger une entente, il met de l’huile sur le feu à chaque fois que
Sharon vient le visiter.
Mansour :
Les derniers événements de ces 48 heures ont certainement démontré la
faillite de la stratégie de la Maison Blanche. Tout d'abord, les Irakiens
ont non seulement remis en cause la possibilité des organisations de l'ONU
de venir en Irak et supporter les objectifs politiques américains, mais ils
ont démontré que le seul moyen pour les USA de contrôler ce pays c'est d’y
maintenir une occupation militaire de plus en plus importante. A ce sujet,
je voudrais tout simplement te raconter ma propre expérience durant la
guerre de libération algérienne. En 1958, il y avait plus de 800,000 soldats
français engagés dans la lutte française contre la rébellion algérienne qui
s’opposait à l'occupation coloniale de son pays. A cette époque, la
population totale algérienne ne dépassait pas 8 millions de personnes au
total. Malgré la participation de plus de 150,000 algériens, recrutés par
les autorités françaises pour justement lutter contre la résistance
algérienne et la lutte pour la libération de notre pays n'avait pas pour
autant été mise à genou. Aujourd'hui, les américains ont à faire à un peuple
irakien, fier de son passé, qui compte plus de 25 millions. Mieux encore je
suis certain que les services de sécurité française en charge de la guerre
de libération en Algérie étaient bien mieux formés que les pauvres soldats
Américains qui font les cents pas dans les rues de Bagdad ou ailleurs. De
plus il ne faut pas oublier que les autorités militaires françaises en
Algérie avaient tout de même non seulement une population européenne de plus
d'un million, mais aussi une administration du pays qui s'étendait jusqu'au
plus petit village du pays. Bush et son administration continue à nous faire
croire qu'ils n'ont besoin que de quelques mois pour que leur victoire en
Irak soit définitive. Mais cela me rappelle la fameuse déclaration du
ministre délégué socialiste Lacoste qui annonçait en 1958 que le dernier
quart d'heure de la rébellion algérienne avait commencé. Et pourtant, 4 ans
après cette déclaration, De Gaulle a été obligé de négocier la fin de ce
conflit avec les mêmes dirigeants nationalistes algériens que Mr Lacoste
avait déjà exclus comme interlocuteurs sérieux en 1958. Si Dieu me prête vie,
comme disait De Gaulle, je voudrais vraiment voir la fin de cette occupation
américaine de l'Irak. Il est difficile politiquement pour les USA de se
retirer de l'Irak avec la queue entre les pattes. Mais je suis persuadé,
maintenant, que les USA finiront par abandonner l’Afghanistan. Je ne sais
pas comment la politique américaine future se développera en Asie, comme en
Indonésie où les islamistes ne peuvent que se renforcer dans ce pays vu la
situation sociale dans ce pays et le manque de leadership national vis-à-vis
des USA. Il en est de même pour le Pakistan. A mon avis ces deux derniers
pays seront peut être des états islamiques, à la Iran, dans les années à
venir, malgré tous les efforts diplomatiques, économiques, et militaires des
USA. Dans le monde arabe, je pense que les pays vraiment en danger de
devenir des républiques islamistes fondamentalistes à l'heure actuelle sont
l'Arabie saoudite d'un côté et le Maroc de l'autre. Les régimes politiques
de ces deux pays ont toujours essayé de légitimer leur existence en
s'appuyant sur l'Islam. Mieux encore, ces deux pays sont aujourd’hui les plus
rétrogrades socio-politiquement parlant.
Claude : Merci de
ces récits et de ces opinions. Comme toi, je pense que les Américains sont
pris dans un guêpier. L’Irak à cause des peuples qui la composent ne pourra
trouver une unité capable de se sortir de cette situation sans guerre civile.
Et si les USA sont pris au beau milieu de cette guerre civile, ils auront
besoin de tous leurs effectifs militaires et devront, comme tu le dis, en
rapatrier de l’Afghanistan car ti-Bush ne peut augmenter le nombre de
troupes dans cette région pour des raisons politiques. Ce sont les autres
pays sous l’égide de l’ONU, dont le Canada, qui remplaceront les Américains
à plusieurs endroits en Afghanistan. Quant à la montée possible des
islamistes fondamentalistes en Asie, il semble que tu as raison mais je ne
peux me prononcer sur ce sujet car mes renseignements sont très limités. Ta
comparaison de la situation des Américains en Irak avec celle des Français
en Algérie durant la guerre de libération est fort pertinente. Il est clair
que l’armée américaine n’est pas suffisamment nombreuse en Irak malgré
qu’elle ait des armes et des avions très sophistiqués. En passant, je crois
que les soldats américains valent très bien les soldats français et je ne
comprends pas pourquoi tu affirmes le contraire. Si rien ne change en Irak,
l’Amérique n’en viendra pas à bout et devra faire comme au Vietnam et se
négocier une sortie diplomatique. Ailleurs, je crois que le réveil des
islamistes qui ne sont pas fondamentalistes est pour le mieux. Il est
nécessaire que les pays arabes se sortent du trou dans lequel ils sont
enfouis. S’il faut que tous les évènements qui arrivent, et on n’en voit
aujourd’hui que le bout de la tête, soient nécessaires pour secouer le monde
arabe de sa léthargie, eh bien que tout cela se fasse ! Ce ne peut qu’être
positif. A très long terme…..
Mansour : Je
sais que je ne réponds jamais à tous tes commentaires mais je ne peux
pas ne pas te donner mon point de vue sur les angoisses qui m'étouffent au
moment où je rédige mes messages.
Claude : Je te
comprends mais il faut voir cela, à mon avis, en s’éloignant un peu et en
regardant « the big picture ». Ainsi tu ne verras pas les détails mais
plutôt l’évolution des choses.
Mansour : Je viens de me rappeler d'un
sujet que tu as soulevé dans un de nos derniers dialogues et qui me
tient énormément à coeur, à savoir le problème d'une république fédérale en
Algérie pour finalement régler les problèmes culturels qui hantent ce pays
depuis déjà le début du mouvement indépendantiste algérien. Sur le plan
purement intellectuel, je suis d'accord avec toi que l'option d'une
république fédérale algérienne pourrait enfin désamorcer le conflit culturel
que mon pays vit depuis toujours. Mais je ne suis pas sûr que tu as
sérieusement évalué toutes les conséquences d'une telle éventualité dans les
circonstances actuelles de l'Algérie. Tout d'abord, contrairement au Québec
qui pouvait installer une administration francophone du jour au lendemain,
la Kabylie n'a certainement pas les moyens de le faire aujourd'hui. Il y a
certainement une petite élite intellectuelle berbérophone en Kabylie qui est
capable de lire et écrire un semblant de langue berbère, construite sur la
base de l'alphabet latin, mais comment gérer toute une province avec une
langue qui n'existe pas encore, du moins du point de vue écrit.
Claude : Est-ce
vraiment un argument valable? La langue sera le français, ou l’arabe ou le
berbère. Cela n’empêchera pas de pendre les décisions qui s’imposent pour
faire en sorte que la société kabyle ait sa place au soleil. Et, il ne faut
pas avoir de complexe d’infériorité car les Kabyles sont forts
intellectuellement et les jeunes sont éduqués. Sûrement avec ce qui existe
dans le pays et la diaspora kabyle dans le monde, un bon gouvernement
pourrait être formé. Et l’état fédéral Algérien continuera à exister et
devra aider la Kabylie à progresser.
Mansour :
Je comprends ce que tu dis, mais je pense que le seul moyen de justifier une
fédéralisation de tout le pays c'est de créer de nouvelles provinces à
travers le reste du pays, pour ne pas faire croire que cette révolution
constitutionnelle est dictée principalement par les revendications berbères
en Algérie. Or cette approche risque de disloquer le peu de liens nationaux
qui existent entre les Constantinois (très proches de la culture
tunisienne), les Oranais (plus marocains qu'algériens même aujourd'hui après
plus de 40 ans d'indépendance politique), les Algérois qui sont encore
dominés par la culture turque et des tribus des hauts plateaux et du sud
algérien qui vivent à ce jour dans une culture médiévale musulmane. Enfin,
tu sembles oublier l'influence française sur le comportement des hommes
politiques algériens. Le nationalisme algérien est issu de la culture
républicaine française qui a toujours défendu l'établissement d'une nation
unie autour d'un état central fort (concepts qui sont renforcés par toute
l'histoire du monde arabo-islamique).
Claude : Ne me parle
pas de l’influence de la culture républicaine française parce que vous ne
l’avez pas suivie depuis le début de l’indépendance de l’Algérie. Vous
n’avez pas une vraie république avec de vrais principes démocratiques.
L’exemple de l’organisation de la France ne vous a pas impressionnés car on
ne la retrouve pas dans l’organisation de l’Algérie d’aujourd’hui. De toute
façon, tout évolue et change rapidement. Regarde ce qui se passe depuis 50
ans et la révolution géopolitique dans le monde. Tous les pays du monde
s’adaptent. Une fédération algérienne composée de provinces différentes mais
unies dans un gouvernement fédéral me semble un moyen pour chacun de se
promouvoir et d’aider les siens et de calmer les disputes et le
mécontentement exprimés par les différentes régions de l’Algérie. Je ne dis
pas que ce que je propose est la bonne solution inévitablement, je ne fais
que te soumettre une idée de fédération un peu comme celle qui existe au
Canada en te disant que ce peut être une solution pour vous.
Mansour :
Même pendant l'apogée de l'Espagne musulmane, il ne faut pas oublier que
les rois musulmans étaient choisis à Bagdad, la capitale de l'empire
musulman de l'époque. Si j'avais encore 20 ans, je pense que j'épouserais ta
position avec ferveur, mais avec l'âge, je crois qu'une telle solution ne
réglera aucun problème en Algérie, pire encore, je crois qu'une telle
solution appelle sérieusement à une période de déstabilisation de la société
algérienne à tous les niveaux. Nous risquerions sérieusement de sombrer dans
une anarchie totale.
Claude : Certes il y
aura une période d’ajustement. Mais sans cela, l’Algérie sera où dans 25
ans? 50 ans? Et les Kabyles ? Je crois que vous en serez encore au même
point. Avoir l’idéal de ses 20 ans et de vouloir le défendre est souventes
fois la solution à long terme pour l’évolution d’un pays. On l’a vu souvent
dans le passé.
Mansour :
Justement, pour l’avenir je crois sincèrement que la culture berbère en
Algérie n'a de chance de se redresser qu'à travers une nation algérienne
unie. C'est à travers cette nation forte que nous pourrons enfin investir
les moyens nécessaires pour rendre cette langue berbère opérationnelle, du
moins au niveau régional. Je crois à une décentralisation des fonctions de
l'état, notamment dans le domaine de l'éducation en particulier. Mais je ne
suis pas pour un écartèlement de ce pays qui a été en fin de compte
construit sur le dos des Kabyles en grande majorité. C'est la Kabylie qui a
sacrifié le plus durant toute la guerre de libération. J'en connais un bout
à ce sujet (nous étions 4 frères avant la guerre de libération, deux ont
pris le maquis pour sacrifier leur vie et deux ont participé dans les
activités civiles de cette lutte). Deux de mes frères sont morts au nom
d'une Algérie une et indivisible. C'est le cas de la majorité des familles
Kabyles d'hier et d'aujourd'hui. Il n'est pas étonnant que même le mouvement
le plus virulent des revendications Kabyles (les Arrouchs) refuse de penser
à une Algérie segmentée en provinces indépendantes. Ce n'est pas étonnant de
voir les Arrouchs revendiquer le parrainage de la célébration du fameux
congrès FLN de la vallée de la Soummam de 1956, qui en fait définissait
l'avenir de l'état algérien à créer. Depuis 1962, aucun régime FLN n'avait
pris l'initiative de célébrer cet événement important dans l'histoire de
notre pays. Il a fallu l'émergence du mouvement Kabyle pour que cet
événement redevienne important dans notre pays.
Claude : Je comprends
mieux la raison de ton objection à une fédération algérienne. Si j’avais
comme toi, perdu deux frères dans une telle guerre, si j’avais un frère qui
a été actif, condamné à mort et exilé comme le fut Ali, si j’avais été comme
toi actif et emprisonné durant un an comme tu le fus au nom de ton pays, je
ne voudrais pas qu’il soit disloqué après l’indépendance. Mais nonobstant
toute la reconnaissance qui est due à ta famille et aux milliers d’autres
familles Kabyles, êtes-vous plus maîtres de votre destinée aujourd’hui et le
peuple kabyle est-il bien traité par l’état algérien et a-t-il sa place au
soleil ? Si la réponse est oui, ma proposition ne tient plus. Si la réponse
est non, comme je le pense, alors ma proposition mérite d’être analysée. Si
rien ne se fait qu’arrivera-t-il dans le futur ? La fédération est un type
d’organisation. L’état central demeure fort et les régions, ou les provinces
comme tu dis, ont des responsabilités particulières en rapport avec le
bien-être direct de l’individu. Il ne s’agit pas de briser l’Algérie ni de
la diviser mais de décentraliser l’administration de certaines fonctions.
Il s’agit d’en faire un pays où tous les citoyens sont respectés et qui
deviendra ainsi plus fort et plus grand.
Mansour : Je
vais penser à nouveau ce que tu me dis encore et nous en reparlerons dans un
prochain dialogue. Par ailleurs, je viens justement de recevoir tes deux
derniers emails relatifs à la situation en Irak. Merci pour cette
documentation. Je t'avoue que je ne suis pas du tout étonné des dernières
réactions du public américain, surtout après les attentats contre l'ONU et
les installations économiques en Irak. Mais je crois que ce n'est que le
début des déboires politiques de notre ti-Bush. Même si certainement le
peuple irakien détestait le régime de Saddam, il n'en reste pas moins qu'il
voit l'action américaine comme une occupation militaire pure et simple.
D'autant plus que le reste du monde continue à condamner cette occupation.
Pour le moment, la résistance irakienne est plus ou moins concentrée dans
les régions Sunnis du nord du pays. Mais déjà comme nous le voyons
aujourd'hui même, le sud commence à bouger avec l'attentat qui à coûté la
mort de trois soldats britanniques. Ce qui est extrêmement extraordinaire
c'est que les Américains n'ont absolument rien appris de leur débâcle au
Vietnam. Ils sont toujours convaincus que leur défaite au Vietnam est due
uniquement au mouvement anti-guerre aux USA et non à la lutte farouche des
Vietnamiens. Je suis persuadé que c’est ce que pense les Rumsfeld, Chaney et
Bush. Quelle tragédie pour les Américains d'aujourd'hui et le reste de
l'humanité.
Claude : Voilà pourquoi
ti-Bush présente une nouvelle résolution aux Nations Unies pour que les
autres pays du monde embarquent dans la galère, mais sous la direction des
USA. Heureusement que Chirac et le chancelier allemand voient clair et ne se
feront pas prendre.
À bientôt.