Ce dialogue
porte sur l’Algérie soviétisée ou non.
2 juin
2002
Mansour : Apparemment d'après toi
le fait même que le régime du FLN ait opté pour une république démocratique
et populaire en Algérie définissait la couleur réelle du régime qui
s'installait en Algérie en 1962, malgré tout ce que je t'ai raconté sur
l'histoire même de la guerre de libération et surtout sur les relations
économiques que ce même régime soit-disant bolchevique avait développées,
pendant plus de 40 ans déjà, avec le monde occidental. Franchement, je
n'arrive pas à comprendre pourquoi tu continues à maintenir que l'Algérie
était sous l'orbite soviétique alors que tout indique le contraire.
Claude : Est-ce que l’Algérie était une
république? Non. Était-ce une démocratie? Non, Était-ce une
social-démocratie? Non. Y avait-il un autre pays qui utilisait le vocable
« république et populaire » et qui n’était pas sous l’influence des Soviets?
Non, je ne le crois pas. Je n’ai pas dit que le régime était communiste,
mais communisant. Le régime en URSS n’était pas purement communiste non
plus, mais visait à le devenir. L’Algérie avait donc un système à parti
unique, un gouvernement ni républicain ni démocrate, mais socialiste où les
droits de la personne étaient brimés, où tout a été nationalisé et qui était
protégé par l’armée. Cela ressemble étrangement aux Soviets. Certes,
l’Algérie faisait des affaires, pour certains cas vitales, avec des sociétés
de l’Occident mais c’était toujours via les sociétés nationales algériennes,
surtout la Sonatrach, car les compagnies privées n’existaient pas. Et le
chef d’Etat, Houari Boumediene, était reçu avec de grandes embrassades à
Moscou, de même que les ministres. Alors dis-moi : dans mon raisonnement où
est l’erreur ? Je suis prêt à accepter ton argumentation, mais tu
comprendras pourquoi ma petite tête a conclu ce qu’elle a conclu.
Mansour : A ce que je sache, les
démocraties populaires de l'Europe de l'est avaient très peu de relations
commerciales avec le monde occidental, alors que la république démocratique
et populaire algérienne n'avait des relations commerciales qu'avec le monde
occidental en grande partie. Elle s'approvisionnait en blé du Canada, des
USA, de la France et de l'Australie. Durant les années 70, l'Algérie était,
si ma mémoire ne me joue pas des tours, un des plus grands importateurs de
blé du monde. Pas un sac de blé de l'Ukraine n'a été consommé par les
Algériens durant cette période. Nous n'avons pas importé de moutons des
républiques asiatiques soviétiques, mais de la France en particulier, de
l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Tout le beurre et les produits laitiers
importés durant cette même période provenaient de l'union européenne. Tous
les produits pharmaceutiques provenaient du monde occidental et
marginalement de la Yougoslavie. Nous avons même importé des oeufs de
l'Espagne alors que nous savions en avance qu'ils provenaient d'Israël.
Claude : Je
comprends tout cela, votre approvisionnement était décidé sur une base
pragmatique. Tu viens d’en faire une belle démonstration. Mais cela ne
répond pas à mon questionnement politique sur la situation du peuple
algérien.
Mansour : D'après toi les pénuries
que tu as vues en Algérie étaient dues à la soviétisation de l'Algérie, mais
tu te trompes beaucoup à ce sujet. Les pénuries ont été créées par un régime
militariste, à l'exemple des Batista et autres dictateurs de l'Amérique
latine des années 50 et 60 et rien d'autre. D’ailleurs, si tu veux une
preuve inattaquable que le régime FLN était loin d'être communisant, c'est
que contrairement aux régimes communistes où le parti politique au pouvoir
dominait les généraux et tout l'édifice militaire du pays, l'Algérie était
toujours dominée par la suprématie de l'armée, comme les coups d'État de 65
et de 91 l'ont démontré. Il n'y a jamais eu de coup d'état militaire dans
les pays communistes.
Claude :
J’ai dit que vous aviez choisi un système à la soviet. Les Algériens ont
connu les mêmes problèmes que les populations des régimes communistes de
l’est : nationalisation, système politique non démocratique, mode électoral
à un parti, pénuries de tout bien de consommations, etc.. Il n’y avait pas
de pénurie à Cuba du temps de Batista. De la pauvreté, de la corruption,
l’analphabétisme du peuple… oui. Quant au pouvoir de l’armée algérienne, à
moins que je me trompe, Boumediene était colonel de l’armée et issu d’elle.
C’est avec cet appui qu’il a bousculé Ben Bella. Si je comprends ce que tu
me dis, certains chefs de l’armée ont choisi Boumediene et l’ont manipulé
durant tout son règne. Je veux aussi te faire remarquer que mes observations
couvrent la période allant jusqu’à la mort de Boumediene dans les années 80.
Après, et particulièrement suite aux années 89-91, soient celles de la chute
du mur de Berlin et de la désuétude des régimes soviétiques, je sais que
l’Algérie et les régimes politiques des pays qui avaient choisi la même
option politique n’ont pas évolué rapidement. Veuille comprendre que mes
observations sont datées de 1976-1981.
Mansour : Le parti est toujours au
dessus de tous dans ces pays. N'est-ce pas ce qui c'est souvent passé en
Amérique latine ? Par exemple, pas plus tard qu’il y a quelques mois,
quelques fous de l'armée Vénézuélienne, appuyés bien entendu par le grand
tonton d'Amérique, se sont soulevés pour essayer de chasser un président élu
par le peuple et le remplacer par un gouvernement à leur goût. Des fois,
je me demande si ce n'est pas notre présence en Espagne pendant des siècles
qui a finalement défini notre vie politique d'aujourd'hui. La révolution
Mexicaine était une grande aventure mais elle a abouti à des régimes qui
n'ont été guère meilleurs que le régime du FLN en Algérie. Bolivar était un
grand révolutionnaire mais regarde ce qu'est devenu son rêve de libérer
toute l'Amérique latine. Sincèrement, si tu veux vraiment comprendre
l'histoire de l'Algérie tu devrais peut être analyser ce qui c'est passé en
Amérique latine durant le 20ième siècle en particulier. L'Algérie
a plus de choses en commun avec ce sous continent qu'avec le bloc soviétique
d'hier.
Claude : Je remarque que tu compares ton pays aux pays latins
où des dictateurs et leurs partis politiques ont dominé leur pays. Dans tout
cela, tu sembles oublier le pouvoir et l’influence des compagnies
américaines, qui exploitaient les richesses de ces pays, comme la United
Fruit, et qui, avec la complaisance de leur gouvernement des USA,
finançaient et protégeaient ces dictatures. C’est l’histoire de Cuba,
Nicaragua, El Salvador, Panama, Guatemala et d’autres. Ce n’est pas
similaire à votre situation, à mon avis.
Mansour : Sur le plan des dépenses
de développement de l'Algérie, je te signale que durant toute la période des
années 70 les investissements de Sonatrach ne dépassaient jamais les 25 à
30% des dépenses publiques de développement.
Claude :
C’est beaucoup 30% pour une société nationale commerciale et cela prouve mon
point, je crois. La Sonatrach ne payait pas pour les services à la
population tels, les services sociaux, l’hospitalisation, les services
publics, l’armée, le gouvernement, etc… Oui, 30% c’est énorme. C’était un
gouvernement dans un gouvernement. Et, d’ailleurs tu le sais bien, même toi
tu étais révolté, sans le dire ouvertement, de cette situation injuste, et
en porte-à-faux par rapport aux contraintes des autres sociétés nationales
et des activités du pays.
Mansour : Et les recettes de l'État
provenant des hydrocarbures étaient dans les mêmes proportions. Je t'en
parle en connaissance de cause, car j'étais, à l'époque, directeur des
études de synthèse et de coordination économique au Secrétariat d'État au
Plan en Algérie. Sonatrach n'a jamais eu de difficultés à faire face à ses
emprunts extérieurs. Par contre les autres secteurs industriels, tels que la
mécanique, l'électroménager, l'hydraulique et, notamment, le ministère de
l'Habitat n'ont jamais pu faire face à leurs emprunts extérieurs qui entre
parenthèses étaient contractés à des conditions très onéreuses même durant
les années 70.
Claude : Alors pourquoi les
revenus et les capacités de payer de la Sonatrach n’étaient-ils pas
consolidés avec les autres revenus et dépenses du pays. Tu continues à faire
la démonstration de mon argumentation. Le ministère de l’Habitat faisait
face à un des plus grands problèmes de l’Algérie, sinon le plus grand, qui
était de fournir un logement convenable à chaque famille algérienne. Et si
je comprends bien, ce problème est encore là. C’est une honte. Encore là, il
y a, dans cette situation, une similitude avec les régimes soviétiques qui
logeaient leurs russes dans des logements minables et complètement
inacceptables pour des gens normaux et des familles nombreuses. La pénurie
était criante et, à Leningrad, j’ai vu des familles vivre le jour dans des
logements occupés la nuit par d’autres familles. Je crois que c’est la même
chose à Alger. Voilà ce qu’ont donné ces régimes autocratiques.
Mansour : Personnellement je me
suis opposé violemment contre le financement du programme de l'habitat par
des emprunts extérieurs, malheureusement les pourboires liés aux entreprises
de construction étrangères étaient trop attrayants pour les décideurs
politiques de l'époque et d'aujourd'hui malheureusement pour l'Algérie. Les
mêmes gens qui ont goûté aux largesses de Lavalin pour la construction du
complexe des martyrs sur les hauteurs d'Alger, sont toujours aux premières
loges du pouvoir aujourd'hui. En 1976, j'avais déjà averti le gouvernement
algérien de la situation de notre dette extérieure et j'avais même prévu
dans mon papier que la crise de paiements de notre dette allait se situer
avant 1985 et que si nous ne prenions pas de mesures pour éviter cette crise,
le programme de développement du pays allait être remis en cause. Mais le
ministre de l'industrie et de l'énergie, Belaid Abdesslam avait réussi à
convaincre, conseillé par Bechtel entre parenthèse, que le prix du pétrole
devait atteindre 100 dollars le baril avant la fin des années 80 et que par
conséquent les recommandations du Secrétariat au Plan ne devaient pas être
prises au sérieux. Boumediene a préféré écouter les sirènes plutôt que ses
cadres professionnels. Voila la petite histoire des aventures de
développement de l'Algérie dans les années 70.
Claude :
J’ai été peiné et surpris que le pays dépense autant d’argent pour la
construction du Monument aux Martyrs et pour les installations adjacentes.
Les besoins de la population étaient tellement criants que je ne n’ai pu
comprendre cette décision. J’en ai été doublement insulté lorsque j’ai
appris que ce projet a été financé par le gouvernement du Canada. C’est le
PM Trudeau qui a moussé ce projet et fait l’erreur flagrante d’accepter de
financer ce projet. La nature de ce monument ne faisait pas partie des
priorités établies par le Ministère canadien pour l’aide à l’étranger.
Trudeau a mené la barque et le gouvernement a approuvé cet appui
financier important. Après les efforts de saine gérance que j’ai fait avec Ecosult, sans « briber » qui que ce soit, pour en faire une société capable
d’aider l’Algérie et avoir appris la décision du PM de mon pays pour un
projet qui ne correspondait aucunement aux besoins pressants des Algériens,
je me sentis trompé. Les efforts sincères que j’avais faits pour faire de
notre société mixte d’engineering une société valable étaient donc vains.
Mansour : Ce n'est pas pour faire
l'éloge du Secrétariat d'État au Plan, mais je t'assure que si Boumediene
avait eu entièrement confiance en ce ministère public l'Algérie serait dans
de meilleures conditions économiques et sociales aujourd'hui. Nous avons
lutté contre la réforme agraire, l'arabisation non planifiée du système
éducatif, la généralisation du système d'assurance sociale et la mise en
place des monopoles du commerce extérieur et domestique. Mais les petro
dollars d'un côté et l'ambition de Boumediene d'être adulé par tout le
peuple algérien ont fait que la rationalité économique était rarement prise
en compte dans toutes les décisions importantes concernant le développement
du pays à long terme.
Claude : Je
te donne entièrement raison.
Mansour» : Pour ce qui est de
l'histoire d'Ecotec, je crois une fois encore que tu as une fausse
impression de cette société. Il est vrai qu’elle engageait des ingénieurs et
architectes, particulièrement en provenance la Pologne, et qui travaillaient
sur des projets d'Ecotec. Mais ce que tu oublies de dire c'est que tous ces
cadres polonais n'avaient certainement pas d'amour pour le communisme et ne
cherchaient en fait qu'à se donner les moyens financiers de fuir leur enfer
polonais.
Claude : Je
n’ai jamais parlé d’amour pour le communisme. Et, je crois que ces
ingénieurs n’étaient pas des privés mais des représentants de sociétés
nationales de l’Est envoyés par leurs gouvernements et invités par le
gouvernement d’Algérie. Ce ne sont pas eux qui sont venus de leur propre
chef, mais leur pays qui les a délégués.
Mansour : Mais je te garantis
qu'aucun projet d'Ecotec n'a été réalisé par une société du bloc soviétique.
Pour ce qui concerne le projet du préfabriqué, je te signale qu'il avait été
initialement engagé avec une société Suisse, avant l'arrivée de notre ami à
Ecotec. Après avoir revu les contrats liant Ecotec avec les Suisse, il est
devenu convaincu que sa société avait été roulée dans la farine comme on
dit. Il a eu le courage de rompre le contrat et de trouver un autre
partenaire qui était effectivement de l'Europe du nord.
Claude : Je
me rappelle de cela car j’ai visité les usines. Notre ami m’avait alors
parlé des difficultés rencontrées dans ce projet qui avait été engagé par
son prédécesseur.
Mansour : Je t'avoue que j'étais un
peu choqué, quand tu me disais que même Ecotec était sous l'influence du
bloc soviétique. Pour notre ami et moi, Ecotec était une occasion de
construire une société de construction algérienne avec des normes de gestion
moderne, à l'exemple des sociétés de construction américaines. Et Ecosult
était un autre maillon dans notre grand projet. Et si je me souviens bien,
tant que notre ami a été à la tête d'Ecotec, Ecosult n'avait pas de problèmes
sérieux avec l'administration algérienne. Il a fallu la mort de Boumediene
et l'arrivée au pouvoir des Chadli et Brahimi pour mettre fin à cette
tentative de modernisation du secteur de la construction en Algérie et
l'appel aux capacités étrangères de construction, notamment dans le secteur
de l'habitat.
Claude : Tu
as raison. Je n’ai cependant jamais dit qu’Ecotec était sous l’influence des
soviets, mais que des sociétés du bloc soviétique y travaillaient. Ce que
j’ai compris alors, c’est que cela était imposé par le ministère-tuteur de
Ecotec. Quant à Ecosult, notre société, elle a bien évolué et il a fallu la
mort de Boumediene et les révoltes des étudiants universitaires de
Constantine et de Tizi-Ouzou pour venir changer la face des choses.
Mansour : Un de ces jours il
faudrait que nous nous retrouvions ensemble avec notre ami pour faire un
bilan rationnel de nos expériences avec ce pays martyr qui est l'Algérie.
Claude :
Quelle expression vraie : Pays martyr!
Mansour : En fin de compte, je
reconnais que tout ce que je te raconte n'est que le produit de quelqu'un
qui a toujours été enfermé dans sa tour d'ivoire. Mais notre ami qui a vécu
cette période en temps que gestionnaire d'une des plus grosses sociétés de
construction du pays, et en tant que tel, son appréciation de la situation
du développement économique du pays de la période est certainement plus
importante que mes appréciations à travers les chiffres et les rapports
économiques de la période.
À bientôt, j'espère.
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