Ce dialogue traite de la crainte des
Américains de tout ce qui est musulman, des élections américaines qui
approchent, de la crise économique américaine et de l’attaque des
Tchétchènes à Moscou.
Au 29 octobre
2002
Mansour : Depuis trois semaines
l'Amérique et surtout les « mass media » américains ont été pris dans un
tourbillon de folie collective. Un américain dérangé de la tête a commencé à
tuer m'importe qui dans la région de grand Washington, et les « mass media »
se sont donnés à coeur joie pour maximiser le sentiment de peur et
d'insécurité que ces assassinats ont générés. Pendant plus de 2 semaines,
alors que des élections fédérales et locales très importantes se
préparaient, ces « mass media » n'ont pas soufflé un seul mot sur les enjeux
de ces élections ou comment la campagne électorale se déroulait. Même après
l'arrestation de ces présumes meurtriers, ils essaient toujours d'exploiter
cet événement tragique. Mais ce qui m'a le plus dégoûté c'est que le matin
de l'arrestation de ces individus la presse télévisée en particulier donnait
le nom entier du principal meurtrier, mais dès le début de l'après-midi on
ne référait à lui que sous le nom de Mohamed. Malgré le fait que les
enquêteurs officiels ont dès le départ affirmé que cet individu n'avait
aucun lien avec toute forme d'organisation politique ou terroriste
musulmane, les médias continuent à ce jour à semer le doute dans les
esprits des américains en continuant à le présenter comme un musulman, dans
le but évidemment de créer un lien, même artificiel s'il le faut, entre ce
monstre malade et l'Islam en général. Apparemment si on chassait tous les
musulmans qui vivent en tant qu'américains souvent depuis des générations,
l'Amérique réglerait tous ses problèmes sociaux liés à la violence
instantanément. Mais ce que j'ai trouvé de navrant c'est que même les
associations, qui jusqu'à présent essayaient tout de même de défendre les
droits des musulmans qui n'ont rien à voir avec le terrorisme international,
comme "the arab-american association" ou NAACP n'ont pas eu le courage de
dénoncer publiquement cette utilisation diabolique d'un prénom pour salir
toute une communauté musulmane forte de plus de 10 millions d'individus qui
vit aujourd'hui aux USA.
Claude : Je pense que tu charries un peu. Je t’ai parlé de cela dans notre
dernier dialogue. Il me semble que tu as oublié. Certes le nom du tueur (et non le prénom) a surpris mais il
est clair qu’il fait partie du groupe de Farrakian et n’est pas lié aux
islamistes. La presse américaine a fait la distinction. J’ai suivi les mêmes
émissions que toi et je n’ai pas ressenti cet acharnement que tu soulignes
envers la communauté musulmane. Même si elle participe par ses reportages à
la peur collective qui embrase les américains, il faut quand même réaliser
qu’à part quelques chaînes télévisées, Fox et MSNBC par exemple, l’ensemble
des médias a bien réagi. Il faut aussi comprendre qu’à la mesure du
capitalisme américain il faut obtenir les ratings qui apportent de grosses
pubs. Il faut de l’audience, et ce qu’aiment les américains c’est le genre
de télé en direct qui donne des « breaking news » ou des « news alert ».
Tout cela crée des exagérations et je crois qu’il faut en rire et non en
bêler.
Mansour :
Une des retombées
immédiates de cette frénésie des « mass media » c'est que le débat, oh!
combien important, qui se déroule au conseil de sécurité, a été tout
simplement ignoré. Même les manifestations de ce week-end, contre une guerre
en Irak ont été complètement ignorées par cette voie d'information à ce
jour. Il m'a fallu voir France2 pour savoir qu'il y avait tout de même des
dizaines de milliers de citoyens américains, venus de tous les coins des
USA, pour manifester à Washington. Il y a eu aussi des manifestions un peu
partout en Europe, mais la presse américaine a gardé un silence absolu sur
tous ses évènements.
Claude : Et tu es surpris de cela? J’aurais cru
que tu comprenais depuis longtemps que la seule chose importante pour un
américain, c’est son nombril ! Je dois te dire que j’ai vu des reportages
sur les manifestations anti-guerre et les bravades de politiciens américains
contre le conseil de sécurité et cela sur tous les réseaux américains.
Mansour : Finalement, je voudrais partager mon
dégoût de cette presse téléguidée américaine concernant la manière dont la
mort accidentelle du sénateur démocrate Wellstone, du Minnesota, a été
présentée avant sa mort tragique et depuis. Pendant le débat au sénat sur la
résolution du congrès américain donnant carte blanche à Bush d'attaquer
quand il veut l'Irak, et comme il le veut, ce sénateur était le seul à
s'opposer violemment contre toute intervention américaine en Irak. Toute la
presse américaine souhaitait et essayait de convaincre le public américain
que son vote contre la résolution allait lui coûter cher pendant les
prochaines élections. Mais apparemment l'opinion publique du Minnesota
n'était pas du tout d'accord avec le diagnostic ou les souhaits de cette
presse. Alors que la presse américaine continuait à affirmer que ce sénateur
allait vers sa défaite à cause principalement de son vote non, les sondages
montraient en fait le contraire, mais la presse américaine n'a pas soufflé
un seul mot du nouvel élan donné à sa campagne par justement son vote non.
Claude : Tu exagères. Par contre si tu parles de Fox News Network, je te
donne raison et je te suggère de changer de canal et surtout de revenir à
CNN qui demeure le mieux équilibré, ou de lire le NYTimes, le Washington
Post, le Time, etc... Tu verras que les deux points de vue sont exprimés. Tu
parles comme un candidat en train de perdre son élection et qui blâme la
presse pour tous ses problèmes. Ce n’est normalement pas le cas.
Mansour : Mais une fois qu'il était mort dans un accident
d'avion, tout d'un coup cet même « mass media » qui avait les informations
concernant les sondages populaires a soudainement changé son fusil d'épaule
et a annoncé que non seulement le sénateur démocrate n'était pas dépassé par
son opposant républicain, mais qu'il avait repris la première place dans les
sondages. Cette même presse, qui le fustigeait hier, le compare aujourd'hui
à Bobby Kennedy ou Hubert Humphrey .Comment avoir un respect quelconque
pour une presse pareille ?
Claude : Tu sais bien que la mort apporte les
éloges. Avant, Wellstone était un adversaire, un compétiteur, maintenant il
est une image, un icône. Les politiciens s’adaptent vite… Il est possible
que cette mort maintienne les démocrates majoritaires au sénat, ce sera
alors un événement majeur, Mais n’oublie pas que « a week is an eternity
» en
politique et que tout peut changer de bord rapidement.
Mansour : Pour ce qui est des résultats
de ces nouvelles élections, je t'avoue que je n'ai aucune idée pour le
moment. Il est possible que les démocrates puissent garder la majorité au
sénat, mais je doute qu'ils puissent déloger les républicains de la chambre
du congrès. Une fois de plus, nous aurons un corps législatif totalement
paralysé et cela fera le bonheur de Titi Bush qui continuera à faire ce
qu'il voudra pendant les 2 prochaines années.
Claude : Je donne les démocrates gagnants et
majoritaires aux deux chambres, si le vote juif ne change pas trop. S’il va
tout à ti-Bush, ce qui est possible à cause de son appui indéfectible pour
Sharon, les démocrates auront des difficultés. Mais je demeure optimiste
qu’à la fin le bon sens persistera. Il y a aussi le vote musulman qui peut
changer des choses.
Mansour : Pour ce qui est des élections présidentielles de 2004, je commence à croire
que Bush connaîtra le même sort que son père. La guerre en Irak sera un
boulet qu'il traînera le restant de sa vie, car il n'y aura certainement rien
de réglé dans cette région du Moyen-orient.
Claude : Je pense cela aussi. Cependant il
faudra que les démocrates gardent NY, la Californie et maintiennent leurs
votes en Floride. Ce sont à ces endroits, entre autres, que le vote juif
peut faire la différence. De plus, n’oublies pas que ti-Bush a un très bon
organisateur politique dans la personne d’un dénommé Rove et qu’il n’est pas
mauvais en campagne électorale. Le contraire même.
Mansour : Aujourd'hui même, je viens
d'apprendre qu'un diplomate américain a été assassiné en Jordanie. De plus
la crise économique américaine est trop profonde, et ne pourra pas être
réglée en si peu de temps. L'Amérique, je crois a commencé à descendre dans
son propre enfer économique, tout comme le Japon l'a fait il y a des
décennies déjà et ne s'en sort toujours pas. Je t'assure que si j'étais
stratégiste du parti républicain, aujourd'hui, je souhaiterais que les
démocrates prennent la charge d'instituer les reformes économiques et
institutionnelles nécessaires pour que l'économie reprenne du souffle dans
quelques années à venir. Le monde du business américain a la même maladie
que celle qui avait amené la chute du miracle japonais des années 70-80. La
poursuite des avantages individuels à court terme qui avait créé une morale
indécente au Japon mine la vie de l'économie américaine d'aujourd'hui. Et ce
genre de redressement structurel n'est pas facile à mettre en oeuvre. Il
sera même plus difficile aux USA, car, contrairement au Japon, ou du moins
au début de la crise économique, la dette publique de ce pays était
pratiquement inexistante, alors qu'aux USA cette dette est déjà
insupportable à l'heure actuelle. Plus de 25% des recettes fédérales sont
nécessaires pour gérer cette dette. Et avec les déficits que Bush a créés,
juste après le départ de Clinton, cette situation ne fera que s'aggraver
dans les années à venir.
Claude : Oui, tu vois juste et je partage ton
opinion. Pour gagner, un candidat doit avoir les indices économiques sur son
côté. Les bravades guerrières ne soulèvent les foules que peu de temps. Par
contre, les problèmes individuels prennent vite le dessus et c’est ce qui se
dessine aux USA. Ti-Bush a passé le point de non-retour et ne peut modifier
la tendance de l’économie. Cela devient un travail de plusieurs années et,
entre temps, les élections présidentielles seront au rendez-vous plus vite
que l’on pense. Quant à la dette, elle prendra une ascendance rapide avec le
coût de la guerre et celui des baisses de d’impôts. Les conditions gagnantes
ne seront pas là pour le président sortant-de-charge. Il me semble foutu.
Mansour :
A mon avis le marasme
économique américain que je prévois à moyen terme n'aura pas les mêmes
effets internationaux que par le passé. Je me souviens toujours par exemple
du fameux dicton: " quand l'Amérique éternue le reste du monde prend froid".
Il est vrai que des pays comme le Canada en particulier et le Mexique vont
souffrir énormément de cette crise. Je pense aussi que des pays comme la
Corée du sud, le Japon et la Thaïlande souffriront aussi de ce malaise. Mais
la Chine, grâce à sa demande interne énorme, peut continuer à enregistrer des
résultats de croissance économique au moins égaux à ceux du Japon des
années glorieuses 60-80. Mais ce sera surtout l'Europe qui, je pense,
profitera le plus de ce malaise, pour accélérer son union économique et
politique. Le marché européen, qui est déjà presque autosuffisant le sera
d'avantage par nécessité dans le futur immédiat. Alors comme on dit peut-être qu'à quelque chose le malheur est bon, n'est ce pas. Le déclin tout à
fait relatif de la puissance économique américaine pourra peut-être donner
un peu plus de courage aux hommes politiques européens qui veulent
réellement voir une Europe unie politiquement et économiquement.
Claude : Je vois bien là l’économiste
qui parle. Merci pour ce cours.
Mansour : En changeant de sujet, il me
faut te donner mes sentiments concernant la tragédie humaine que la Russie
vient de vivre ces derniers jours. Une fois de plus nous voyons ce que ce
mouvement de mullah furieux est capable d'infliger au reste du monde tant
qu'il n'a pas gain de cause. Mais dans ce cas particulier j'ai vraiment des
sentiments ambivalents. D'un côté, je compatis avec les revendications
ancestrales des Tchétchènes, mais de l'autre côté je ne vois pas comment un
mouvement nationaliste, qui veut libérer son peuple puisse infliger de sang
froid autant de souffrance à tant de citoyens russes, qui d'autant plus
semblent être favorables à leurs revendications, d'une manière générale.
Claude : J’ai compris que Eltsine avait
cédé, à la fin de son règne, le droit et l’autodétermination aux
Tchétchènes et ceux-ci avaient commencé à agir, mais ont penché du côté des
islamistes pour doter leur région, ou pays, d’un gouvernement islamique.
Poutine ayant vu le problème futur qui s’annonçait, surtout à cause des pays
musulmans voisins où les intégristes prennent pied, a décidé de foncer et
d’en finir avec ces faiseurs de trouble. Pour lui, le danger devient trop
grand et il faut agir vite et fort. Assez, c’est assez…
Mansour : Mais ce que je comprends encore moins c'est d'un côté la faillite des
services de sécurité russe dans cette affaire et aussi les méthodes
utilisées pour venir à bout de ce cauchemar. Comment peut-on concevoir que
plus de 50 terroristes tchétchènes, armés jusqu'aux dents, puissent passer
inaperçus à Moscou, s'infiltrer dans un immense théâtre et prendre plus de
700 personnes en otage ?
Claude : C’est possible dans une grande ville
comme Moscou où il n’y a pas de policier à tous les coins de rue.
Mansour : Et comment est-ce que Poutine a pu autoriser les forces de
sécurité à utiliser des gaz, qui en fin de compte ont tué, à ce qui semble,
plus de 100 personnes parmi les otages. Les autorités russes devaient savoir
tout de même que ses gaz allaient être fatals à pas mal de gens dans le
théâtre, qu'ils soient otages ou terroristes.
Claude : J’ai compris qu’on avait prévu que les otages obtiennent un
anti-dote pour contrevenir au gaz meurtrier. Les deux médecins qui ont
accédé au théâtre pour traiter les otages avaient probablement cet
anti-dote, ce qui explique, peut être, que des centaines ne sont pas morts.
Mansour : Et je t'avoue que je ne peux pas condamner à priori
la décision de Poutine, mais je me pose tout de même des questions. Est-ce
que les forces de sécurité russes n'avaient aucune autre voie à suivre pour
neutraliser ces terroristes ? Est-ce que ces terroristes allaient réellement
exécuter les 700 otages si les forces de sécurité lançaient un assaut sur
leurs positions ?
Claude : Je crois que tu n’as pas vu les
femmes islamistes assises sur les bancs du théâtre avec les bombes
plastiques attachées à leurs ceintures. Avec ce que les kamikazes nous font
voir de ce temps-ci dans le monde, il est fort probable que tout sautait.
Poutine en a probablement sauvé un grand nombre.
Mansour : Je ne suis ni un expert en
antiterrorisme et encore moins en gaz paralysant, alors je continue à me
poser les mêmes questions, sans pour autant avoir des réponses
réconfortantes, surtout du côté de la presse occidentale d'une manière
générale. C'est bien beau condamner la réaction violente de Poutine dans ce
cas particulier, mais quand il s'agit des actes terroristes perpétrés par
les Israéliens contre des populations, qui n'ont pas un seul otage
israélien, personne ne parle d'actes barbares perpétrés par les forces
militaires israéliennes tous les jours en Cisjordanie et à Gaza. Je commence
petit à petit à comprendre le fameux " l'ennemi de mon ennemi est mon ami,
et l'ami de mon ennemi est mon ennemi".
Claude : Ce qui se passe en Israël et est totalement différent de ce qui vient
de se produire en Russie. Là-bas, il me semble que nous sommes témoins d’un
génocide validé par le maître du monde. C’est impardonnable, effroyable,
inexplicable, indéfendable et insultant pour l’intelligence humaine. Il ne
peut y avoir que des réactions profondes, à long terme, qui vont coûter très
cher aux Israélites et aux Américains. Ils regretteront longtemps les
injustices qu’ils génèrent actuellement. Mais, entre-temps, le pauvre peuple
Palestinien souffre chaque jour de plus en plus.
À bientôt