Ce dialogue touche l’implantation d’un régime socialiste en Algérie et
les conséquences à court et à long terme.
Au 26 septembre
2002
Mansour : Il est
vrai que le système économique algérien de la période de Boumediene en
particulier avait tous les aspects négatifs des systèmes du bloc soviétique.
Mais une fois de plus je te répète que l'Algérie n'était nullement une
république socialiste. C'était une république dictatoriale à l'image du
Mexique. Si l'Algérie était vraiment une république socialiste à l'image de
l'Allemagne de l'est par exemple comment pourrais-tu expliquer l'explosion
des constructions de mosquées à travers toute l'Algérie durant cette fameuse
période ? Figures-toi que jamais dans l'histoire de ce pays, nous n'avons
vu autant de mosquées construites en un temps record. Comment peux-tu
expliquer l'introduction obligatoire de la religion dans le curriculum des
écoles en Algérie ? Comment peux-tu expliquer que ce régime, soit-disant
socialiste, puisse ériger la religion de l'islam en celle de l’État.
Claude : Cela est vrai,
mais n’était-ce pas une différence qui permettait au FLN d’appliquer une
main de fer sur l’ensemble de la vie des Algériens? Le fondamentalisme
religieux existait et le nationalisme arabe aussi. Boumediene a pris une
solution pragmatique pour imposer un régime totalitaire.
Mansour :
Non mon cher ami, le régime du FLN n'avait rien des principes socialistes en
dehors de l'accaparation de toutes les richesses du pays pour avoir le
pouvoir absolu sur le peuple algérien. Quant aux jeunes cadres, formés dans
les écoles occidentales, que tu fustiges et qui ont aidé le régime du FLN
dans le passé, je suis partiellement d'accord avec toi. Nous avons tous cru
à l'époque que la lutte contre le chômage et la pauvreté était beaucoup plus
importante que les desseins politiques de nos politiciens. Nous pensions
tous qu'une fois la guerre contre la pauvreté gagnée nous allions forcer des
changements politiques et redonner la liberté aux citoyens, car ils sauront
alors l'importance de cette liberté dans leur vie quotidienne. Sortant a
peine des universités américaines en 1970, je n'étais certainement pas
politiquement proche des idées communistes, comme je te l'avais une fois dit
dans un de mes messages, mais j'étais séduit par les idées de Keynes et de
Galbraith. J'essais persuadé que la seule lutte contre le sous développement
était une mobilisation extrême de toute l'épargne nationale et de
l'investissement dans les industries de base. Et seul l'état était en mesure
d'accomplir cette tâche.
Claude : Alors tu
appelles une telle politique comment? Démocratique? Capitaliste? Sociale?
Républicaine? Non, c’était du socialisme à l’état pur et dur, et le modèle
et l’associé était l’URSS. Ne l’as-tu pas reconnu toi-même? Ne m’as-tu pas
dit que la cause fondamentale des échecs des politiques fut cette imposition
totalitaire d’un régime politique sauvage sur le peuple au nom d’un objectif
noble. Quelle erreur! D’ailleurs n’était-ce pas le sujet de notre première
conversation du Saint-Georges?
Mansour : Ces cadres algériens que tu fustiges aujourd'hui n'ont en fait que cru aux
enseignements qu'ils avaient reçus dans les universités occidentales.
Claude : Ces cadres
n’ont certainement pas porté attention au régime politique démocratique des
pays où ils étudiaient car ils auraient remarqué que ces pays étaient basés
sur la liberté, l’initiative personnelle, la récompense des talents, du
succès et que ces élément étaient la cause principale du bien-être des
citoyens de ces démocraties.
Mansour : Nos ingénieurs qui étaient formés en grande partie
en France ont cru à l'importante du rôle de l'état dans la vie industrielle
de leur pays tout comme ils ont vu l'importance du secteur de l'État dans
l'industrie française. N'oublies pas que tous les moyens de transport en
France sont à ce jour entre les mains de l'état. Ne parlons pas des
télécommunications ou de l'énergie. Toute l'industrie de l'énergie atomique
en France a été construite de toute pièce par l'état français. Les barrages
qui non seulement avaient été une source importante d'énergie et qui ont
ouvert la voie à la modernisation de l'agriculture française étaient
construits par l'État, tout comme c'est le cas aux USA, le berceau du
capitalisme le plus sauvage.
Claude : Tu mêles
oignons et carottes. Je te parle de régime politique et tu me parles des
œuvres des gouvernements. Il est évident que je suis en accord avec la
participation du gouvernement dans certaines activités qui ne pourraient
voir le jour si le gouvernement n’y jouait pas un rôle prépondérant. La
France, entre autres, tout comme le Canada d’ailleurs, a pu faire cela grâce
à un chef politique remarquable, Charles De Gaulle. Il a été élu et a su
rallier l’opinion française à ses grands desseins. Ce même homme a
démissionné volontairement suite à un référendum perdu. Voilà un démocrate.
Ce sont les gouvernements français, composés d’élus représentant librement
le peuple français, qui ont pris ces grandes décisions. Mais l’entreprise
privée existait et n’avait pas été rayée de la carte. On la trouvait partout
dans les domaines industriels, scientifiques et commerciaux. La
privatisation à évolué d’une façon constante et normale. Et il y aurait eu
beaucoup moins de ces compagnies d’état en France n’eut été de l’élection
(encore la démocratie) de plusieurs députés communistes et socialistes qui
par leurs actions gauchistes ont transformé la France en un état plus
interventionniste que les autres du monde occidental.
Mansour :
Quant au système de planification adopté par l'Algérie en
1967, je te signale qu'il a été emprunté au système français qui était déjà
en existence et qui avait été mis en place par De Gaulle, pour sortir son
pays du marasme économique dans lequel la France se débattait depuis la fin
de la deuxième guerre mondiale et même avant. L'administration algérienne
chargée de la planification n'a jamais été un soit-disant gros plan à
l'image des systèmes de planification des régimes socialistes. Loin de là.
En fait la planification économique en Algérie avait moins d'autorité que
celle du conseil économique et social de la république française, et encore
moins que celle du ministère de la planification français.
Claude : N’est-ce
pas alors la confirmation que ce n’est pas le Ministère du Plan mais le
régime politique socialiste et totalitaire qui a été à la base de l’échec
algérien.
Mansour : Mais là ou tu m'étonnes le plus c'est quand tu me
répètes ad-nauseum, que l'Algérie s'était engagée rapidement dans la
nationalisation des terres agricoles.
Claude : Je n’ai pas dit
« rapidement », mais j’ai dit que l’Algérie s’est engagée dans des
politiques irréfléchies…basées sur une approche socialiste. Je suis arrivé
pour la première fois en Algérie après la nationalisation des terres
agricoles et c’est alors que j’ai constaté cela.
Mansour :
Je te signale que de 1962 a 1975 aucune terre agricole algérienne n'avait
été nationalisée. Le secteur agricole moderne appartenait en exclusivité aux
pieds noirs d'Algérie, qui ont plié bagages bien avant mars 1962,
c'est-à-dire avant même l'accord du cessez-le-feu du 19 mars 1962. Mieux
encore je te signale que depuis pratiquement le 1er novembre 1954, date du
déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, aucun colon
français n'avait investi un dollar pour entretenir les milliers d'hectares
qu'ils avaient accaparés durant la colonisation. En juillet 1962, il n'y
avait pas un seul colon français qui avait accepté le nouveau fait
historique et avaient tous abandonné leurs terres. Il a fallu l'intervention
de l'armée de libération nationale pour au moins faire les vendanges de
cette année et ramasser la récolte des céréales. Ne parlons pas des vergers
modernes. Figures-toi qu'au moment ou je suis arrivé au Plan en tant que
nouvel économiste, j'avais été choqué par l'âge moyen de nos orangeraies.
Elles avaient en moyen plus de 30 ans d'âge alors que la norme
internationale était de 15 ans. Alors ne me parles pas de ce que la France a
laissé derrière elle en 1962. Elle avait laissé une agriculture totalement
abandonnée depuis des années et des millions d’Algériens qui en dépendaient
au jour le jour pour survivre. Le comportement des colons français après
l'indépendance de l'Algérie me rappelle un peu la retraite des armées de
Napoléon de la Russie et leur traversée de la Bérézina.
Claude : Je ne veux pas
m’embarquer dans le pour ou le contre du départ des agriculteurs français
car je ne sais pas ce qui est arrivé. Mais dis moi, pourquoi le nouveau
gouvernement algérien avec l’aide probable de la France n’a-t-il pu trouver
les moyens de rapatrier ces agriculteurs en leur assurant une liberté de
produire et de faire des bénéfices. Je crois que c’est la peur qui les a
fait agir comme ils l’ont fait durant la guerre d’Algérie. L’incertitude
n’est pas productrice d’investissements. A leur place qu’aurais-tu fait? Et
dès 1962, pourquoi les leaders Algériens n’ont-ils pas cherché des solutions
pragmatiques pour faire revivre ces terres délaissées? N’aurait-il pas ainsi
aidé l’économie algérienne et nourri le peuple?
Mansour :
Mais je reconnais aujourd'hui tout de même que la dimension
politique de tout développement économique nous avait totalement échappé.
Nous pensions que la démocratie politique n'était en fin de compte que "the
icing on the cake" alors que maintenant je me rends compte tout de même que
nous ne pouvons pas réellement espérer de meilleurs lendemains a nos
citoyens, à long terme, sans la présence d'une réelle démocratie. C'est le
seul rempart contre toute attaque à leur dignité et même leur bien-être
social.
Claude : Tu conclues avec
cette grande vérité, et je ne suis pas surpris…mais étonné que tu continues
toujours à chercher de justifier les décisions passées et ne pas voir
qu’elles furent imprégnées d’une mentalité politique trop idéaliste qui
n’avait pas les deux pieds sur terre.
À très bientôt cher ami.
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