Ce dialogue couvre
multiples sujets : la communauté européenne, la gauche en Europe, la
pression américaine pour une guerre en Irak et le rôle de l’Arabie saoudite.
Au 24 octobre 2002
Mansour :
Je viens juste de recevoir ta réponse à mon dernier message concernant le
conflit anglo-français. J'espère que je ne t'ai pas donné l'impression que
l'Europe unie de demain ne jouera pas un rôle fondamental dans l'avenir à
moyen et à long terme de l'humanité. Je suis tout à fait d'accord avec toi
que les peuples européens ont une culture qu'aucun autre continent ne peut
rivaliser du moins à ce jour. Mais le chemin vers une Europe unie
économiquement et politiquement est encore très long et miné par toutes
sortes d'embûches provenant notamment du côté des USA. Il faut reconnaître
tout de même que nous n'avons plus les Adenauer et les De Gaulle pour mener
la lutte pour l'unification de l'Europe.
Claude : Il est vrai
que l’Europe manque actuellement de grands chefs, mais la situation n’est
pas la même que du temps de De Gaulle ou d’Adenauer. La CE existe, siège, se
donne des lois et regroupe actuellement plus de 250 millions de personnes.
Bientôt, ce nombre augmentera à 450 millions avec l’ajout de 15 autres pays
à la communauté. Son influence se fait sentir partout dans les pays-membres
et ceux-ci ajustent leur tir politique en fonction des résolutions adoptées
au parlement européen. Des embûches, il y en a et il y en aura toujours, mais
je suis surpris de voir comment en France, malgré les critiques de certains
groupes d’intérêt, la CE est de plus en plus acceptée. L’euro a contribué
énormément à cette pensée unificatrice et les réorganisations proposées par
la CE prennent place, comme dans les pêcheries et l’agriculture. Des
politiques sont élaborées pour les relations extérieures comme sur le sujet
de la guerre d’Irak et du Proche-orient. Les pays reconnaissent qu’ils
doivent se donner une constitution et c’est à cela que travaille le comité
sous la direction de Giscard d’Estaing. J’ai confiance que ce document, qui
sera largement discuté, saura être l’instrument qui fera de la CE une union
d’états solidaires. Je crois que l’Europe a commencé à jouer un rôle
important dans le monde et sera bientôt en mesure de devenir une grande
puissance. Une chose est certaine, elle peut l’être avant la Chine ou l’Inde
si ses membres le veulent bien.
Mansour :
J'ai été très étonné, par exemple, que le premier voyage du chancelier
allemand à l'extérieur ait été pour rendre visite au valet des américains, notre
cher ami Blair.
Claude : Tu sembles
oublier que Blair est de gauche et qu’il est sorti des rangs durant la
campagne électorale pour appuyer Schröder. J’ai vu cela comme un geste de
reconnaissance. Blair est la marionnette de ti-Bush, cela est clair, et il
le devient de plus en plus tous les jours. Probablement, qu’il fera
l’impossible pour amener le chancelier aux idées du président américain.
Mais je demeure confiant que Schröder résistera car il ne peut faire
autrement suite à ses positions radicales durant la campagne électorale sur
la participation de l’Allemagne à la guerre contre l’Irak.
Mansour :
Malgré le fait que le chancelier ait gagné les élections allemandes
principalement en dénonçant la politique canonnière des USA, il n'a rien
trouvé de mieux que de chasser de son gouvernement son ministre de la
justice qui a eu le courage de faire une analogie entre la politique
extérieure de Bush et celle d'Hitler. Il (elle) n'avait jamais dit que
l'Amérique était un pays fasciste, il (elle) s'était contenté de faire un parallèle entre
l'Allemagne hitlérienne qui avait utilisé le démon de l'ennemi extérieur
pour faire oublier au peuple allemand les vrais problèmes internes. Avec la
stratégie actuelle de Bush, qui n'a aucune stratégie pour faire face à la
situation économique du pays et qui pour des raisons électorales a crée de
toutes pièces un ennemi extérieur, voilà le genre d'entrave que l'Europe
continuera à surmonter si elle a un espoir de s'unir un jour.
Claude : Schröder a gagné ses élections. Il a mené une superbe campagne
électorale contrairement à Jospin qui a été un piètre candidat et qui a
personnellement perdu son élection, Schröder s’est avéré être un grand
« campaigner ». Je t’avais d’ailleurs souligné cette qualité que j’avais
détectée chez lui, il y a de ça plusieurs mois, alors que tout le monde le
disait fini. En début de la campagne, il était clairement battu dans les
sondages, mais il a su, à force d’intelligence et d’efforts, faire une
campagne électorale qui lui a donné la victoire. La ministre de la justice
était une entrave à la montée croissante de Schröder et il a bien fait de
l’arrêter et de la mettre de côté. L’importance était de gagner l’élection.
Il a acquis mon respect car il a réussi, à ma grande surprise, à briser la
chaîne de défaites des sociaux-démocrates en Europe.
Mansour:
En rapport avec tes opinions sur la politique américaine étrangère, je
t'avoue que je ne suis pas tellement étonné par le contenu de la critique de
cette politique, qui de jour en jour devient absurde même aux yeux du public
américain qui est totalement étranger à ce que pense le reste du monde,
comme tu le sais.
Claude : Oui, et cela
est tellement vrai que je crois que ti-Bush ne pourrait trouver une rue en
Allemagne ou en France et même en Europe où il pourrait trouver une personne
voulant lui donner la main. Quel tort immense il fait aux américains !
Mansour :
Mais je suis de plus en plus persuadé que Bush aura
sa petite guerre avec l'Irak avant la fin de janvier prochain. Il y a une
nouvelle euphorie dans les cercles politiques américains qui devient très
contagieuse et qui mènera non seulement à la petite escarmouche en Irak mais
à des aventures militaires beaucoup plus dangereuses ailleurs dans le monde
dans les années à venir.
Claude : J’espère que
non, car il me semble qu’il aura dans deux semaines un choc électoral qui
lui fera réviser ses positions. Il devra alors écouter finalement la France
et la Russie. Il répète actuellement la même erreur que son père qui après
avoir vu sa popularité grimpée à un niveau étourdissant, suite à la guerre
du Golf, a été surpris par le jeune gouverneur de l’Arkansas qui est venu le
battre aux élections générales. Cela parce qu’il n’avait pas compris
l’importance de la politique intérieure, pour les Américains. L’histoire se
répète et je crois que l’on verra, du moins je l’espère, dans deux semaines
que les démocrates prendront le contrôle des deux chambres du congrès.
Est-ce que je rêve en couleurs ?
Mansour :
J'ai l'impression que l'Amérique se transforme rapidement en une puissance
impériale à l'exemple de l'Angleterre du 19ième et début 20ième
siècles et surtout au fameux empire romain. Pas plus tard qu'il y a deux
jours, j'ai écouté le sénateur John McCain de l'Arizona déclarer sans aucune
hésitation que l'Amérique d'aujourd'hui est plus puissante que l'empire
romain à son apogée et doit se comporter en conséquence.
Claude : En voilà un
autre, John McCain, qui est fort désappointant et qui, je crois, déçoit
toute cette jeunesse et la population libérale du New Hampshire qui
l’avaient appuyé lors des primaires de la dernière élection présidentielle.
Plus çà va, plus je crois que Gore reviendra, car les Américains ressentent
de plus en plus que leur pays a besoin d’un président de sa trempe et de sa
culture politique.
Mansour :
Mais même à court terme, je me demande ce que font
les fameux conseillers du président américain face à cette nouvelle éruption
de terrorisme à travers pratiquement le reste du monde. N'est-ce pas tout de
même étrange qu'au fur à mesure que l'Amérique se rapproche du jour J de son
intervention militaire en Irak, les actes terroristes internationaux se
multiplient incluant même des pays comme le Kuweit, qui pourtant doit
beaucoup aux USA qui l'avaient libéré du joug des Irakiens il y a à peine
une dizaine d'années.
Claude : Tu sembles
oublier que le problème majeur pour les occidentaux est la montée de
l’intégrisme musulman, financé par l’Arabie Saoudite. Les « Frères
Musulmans », les islamistes, les intégristes, sont tous tout du pareil au
même et, comme tu me l’as déjà expliqué, sont issus de l’idéologie wahhabite
et qotbiste. Cette idéologie est à l’origine d’assassinats, de meurtres,
d’attentats et même de guerres civiles dans le monde. Ce sont eux les
responsables de la montée du terrorisme sur la planète. Il est normal que le
président américain, et tout autre chef d’état, soit sensible à ce danger
futur qui se dessine et agisse en conséquence. Ce que je reproche à ti-Bush,
n’est pas sa guerre contre le terrorisme mais plutôt ses actions
irraisonnées qui ne tiennent pas compte de la réalité politique et de la
justice, comme son appui indéfectible au meurtrier et tueur Sharon et son
entêtement contre les Nations Unies. Ti-Bush ne semble pas comprendre le
danger immense que constituent les adeptes des ouvrages de Al-Wabbah et de
Qtob. Voici un extrait édifiant que l’on retrouve dans ces ouvrages et que
j’ai lu récemment dans le livre écrit par le frère de Zacarias Moussaoui,
sur la vie de ce dernier et son trajet qui l’a amené devant les tribunaux
américains : « Aujourd’hui, il n’y a plus d’Islam ou de musulmans,… La
société musulmane ne renaîtra que lorsque les régimes établis seront abattus
pour céder la place au pouvoir respectant à la lettre la législation divine…
Toutes les sociétés de la terre sans exception sont des sociétés impies et
idolâtres, sachant que l’autorité n’appartient qu’à Dieu…. Le vrai musulman
aujourd’hui est celui qui fait le « jihad » contre tous les régimes dont la
législation est d’origine humaine pour les renverser et rétablir la
législation divine ». Je me demande si ce n’est là la réponse à ma question;
pourquoi les 150,000 massacrés d’Algérie? Je comprends mieux maintenant ce
qui arrive dans ton pays et en Indonésie, au Kosovo, en Bosnie, en
Tchétchènie, en Afghanistan, en Égypte, aux Philippines, au Pakistan, etc….
Le danger futur pour nous tous est réel, et un ancien journaliste du Figaro,
Laurent Arthur Du Plessis, vient d’écrire un livre que je lis actuellement
et qui me fait réfléchir beaucoup : « La 3ième guerre mondiale a
commencé ».
Mansour : Ces soit-disant conseillers semblent ignorer qu'il
y a tout de même au moins 400 millions d'arabes dans le monde en incluant la
Turquie et l'Iran aussi bien que le Soudan, et plus d'un milliard de
musulmans à travers le monde. Je suis le premier à souhaiter la disparition
du régime de Saddam Hussein et si Bush avait un peu de cervelle dans son
crâne il aurait certainement mobilisé toutes les forces progressives du
monde arabe contre ce régime sanguinaire. Mais il a choisi de lancer non pas
une lutte contre le régime irakien mais plutôt une croisade moderne. Et cela
coûtera très cher un jour ou l’autre au reste du monde. Le malheur c'est que
les premières victimes de cette folie seront les véritables forces
démocratiques dans le monde arabe en particulier et le monde musulman en
général. Déjà les effets de cette nouvelle croisade se font sentir au sein
même des partis politiques au pouvoir en Algérie. Il paraît qu'un grand
nombre de candidats aux élections municipales en Algérie du FLN et du RND
sont des personnalités islamistes connues dans le passé par leurs activités
dans le fameux parti islamiste FIS. Ce n'est pas un hasard si ces partis
politiques au pouvoir en Algérie essaient par tous les moyens de faire appel
aux sentiments antiaméricains qui grandissent au jour le jour dans ce pays
en faisant appel à la seule force politique internationale qui défit le
diktat américain sur tout le monde arabe. Je ne connais pas la situation
politique du reste du monde arabe mais je suis persuadé que tous les régimes
politiques de cette région du monde, qui n'ont de toute façon aucune
légitimité réelle, réagiront de la même façon que le régime dictatorial de
l'Algérie.
Claude : Oui, je crois
que tu as raison de craindre la montée d’élus islamistes. On les a vus
gagner des points lors des récentes élections marocaines, pakistanaises et
autres. C’est inquiétant. Il est vrai que la guerre contre Saddam n’aidera
pas la cause dans les pays arabes, mais je crois que la situation au
Proche-orient nuit davantage à cela et l’irresponsabilité bête de ti-Bush
par son appui injuste à Sharon, qui en profite pour écraser et chercher à
annihiler le peuple Palestinien, est l’allume-feu principal. Tu parles des
forces démocratiques du monde musulman, je te rappelle mes opinions passées
sur les gouvernements fantoches et pourris qui dirigent la grande majorité
des pays arabes du Moyen-orient. C’est sûrement une cause profonde du
malaise qui règne en Arabie et qui facilite le recrutement de jeunes par les
intégristes. A quand de réelles démocraties dans ces pays ?
Mansour :
Cette révolte du monde musulman en général contre l'impérialisme américain
sera encore renforcée par l'attitude de l'administration américaine vis-à-vis
de la Corée du nord qui vient juste d'admettre qu'elle a un programme de
recherche nucléaire très actif et qu'elle n'a aucune intention de
l'abandonner. Face à cette nouvelle situation, l'administration américaine
n'a rien trouvé de mieux à dire que le problème de la Corée du nord devait
être traité diplomatiquement et que l'Amérique n'avait aucune intention
d'utiliser la force pour obliger ce pays à se démilitariser comme elle le
demande à un pays arabe et musulman, bien qu'il soit aussi laïc que la Corée
du nord.
Claude : Oui, c’est une
tournure des évènements qui rend ti-Bush encore plus ridicule. Cependant, je
vois la possibilité que cela affecte l’idée d’une guerre contre Saddam. Le
State Office n’est pas sans comprendre le dilemme dans lequel leur pays se
trouve.
Mansour : Le conseil de sécurité discute actuellement une
résolution pour permettre aux inspecteurs internationaux de retourner en
Irak. Mais en réalité, nous savons tous que le vrai problème est de trouver
une phraséologie qui permettrait à l'Amérique de faire ce qu'elle veut en
Irak tout en disculpant le reste des membres de ce conseil, notamment la
France, la Russie et la Chine. De toute façon, celles-ci ne sont pas en
position de contrecarrer les intentions américaines à travers le monde d'une
manière générale et particulièrement dans le Moyen-orient.
Claude : Tu vois tout,
plus noir que moi ! Je crois qu’il s’agit de trouver une phraséologie qui
réunira tout le monde. Les Américains sont les premiers à la vouloir car ils
veulent partager le coût de la guerre. Le déficit américain croît trop vite
pour un politicien qui veut demander, dans 2 ans, un renouvellement de
mandat. Ti-Bush a ce problème et voilà pourquoi il doit avoir l’appui de
l’ONU. Ses discours sont le problème. Ils dépassent de beaucoup ce qu’il
aurait dû dire pour persuader le peuple américain de la nécessité de faire
la guerre à Saddam, et il doit aujourd’hui refroidir l’ardeur de ses
supporteurs pour faire face à la réalité politique. Cette situation ne
l’aide pas et ce sera une des raisons de sa dégringolade aux élections
législatives dans deux semaines.
Mansour :
Ce n'est tout de même pas un hasard si le premier
ministre israélien est venu rendre visite à Bush le jour même où le conseil
de sécurité discutait les propositions américaines de résolution contre
l'Irak. « If anything » comme on dit en anglais, Bush a démontré le mépris
qu'il a pour le monde arabe en général, que ce soit le peuple palestinien,
irakien ou même saoudien. Mais cette arrogance aura certainement un prix à
payer un jour ou l'autre. Je ne suis pas un arabe, mieux encore en tant que
Kabyle j'ai été leur victime depuis des siècles, mais je sais que les arabes
sont aussi des êtres humains avec le même besoin de protéger leurs identités
que tout le reste de l'humanité. Un jour ou l'autre les Américains payeront
toutes les humiliations qu'ils ont fait subir à ces peuples. Même
l'empire romain a fini par payer pour ses excès de pouvoir. Comme toutes les
dictatures. Toute civilisation promue et maintenue par la force des armes
succombera un jour ou un autre et disparaîtra. Où est aujourd'hui
l'arrogance de la Grande Bretagne qui gérait la moitie de l'humanité, il y a
moins d'un siècle. Aujourd'hui, Blair est tout heureux de jouer le rôle de
porte-parole de la maison blanche américaine.
Claude : Bien dit!
Mansour : Ce qui me rend
le plus malade dans toute cette aventure américaine, c'est que l'Amérique
est en train de donner toutes les chances de prendre le pouvoir, dans tout
le monde arabe, aux forces rétrogrades islamistes que j'ai toujours combattues
en Algérie. Comment mobiliser les forces démocratiques dans le monde arabe
quand l'Amérique s'attaque à l'identité même de cette région qui a été
usurpée par les fondamentalistes islamistes ? Ceux-ci ont été encouragés
pendant des dizaines d'année par cette même Amérique, qui les dénonce
aujourd'hui tout en affirmant que ces instruments réactionnaires arabes
(les monarchies moyenne-orientales en particulier) sont toujours ses
alliés. Par exemple, l'Arabie saoudite qui a financé pratiquement toutes les
mosquées qui ont été construites à travers le monde entier depuis les années
70, et qui continue aujourd'hui même à financer les mosquées et des écoles
musulmanes aux USA même, est toujours défendue par l'administration
américaine.
Claude : Je comprends
bien tes frustrations. Remarque, cependant, que cette situation met en
évidence la force montante des islamistes et réveille les populations du
monde et leurs gouvernements, arabes ou non, au danger qui les guette. Nous
étions tous dans une certaine torpeur avant le 9/11. Depuis, nous nous sommes
réveillés et nous comprenons mieux les raisons profondes de cet événement
incroyable.
Mansour : A
propos je viens d'apprendre que mon cousin Khaled, employé d'air Algérie,
avait demandé un visa pour le Canada pour rendre visite à son frère qui est
installé à Montréal. Et sans aucune explication, son visa a été rejeté.
Voila un exemple du prix que les démocrates "arabes" doivent payer pour la
folie des Américains. Je suis persuadé que son visa a été rejeté tout
simplement parce qu'il est arabe algérien et donc musulman. Quel prix à
payer ? Qu'en penses-tu. Je te signale que mon cousin a déjà plus de 57 ans
et est sur le point de prendre sa retraite à la fin de cette année. Il
n'avait certainement aucune intention d'émigrer au Canada. Tout ce qu'il
voulait, c'est de revoir son frère et entre temps avoir l'occasion de me
revoir à Montréal.
Claude : Cela me surprend énormément. Il y a sûrement une autre raison. Tu
parles de la folie des Américains, je crois que tu oublies trop vite la
folie des supporters de Ben Laden. Ce n’est qu’une question de temps avant
que la normalité revienne. Je viens de voir à la télé un autre exemple de ce
qui fait croître la crainte de tout ce qui est musulman chez les Américains;
au moment où j’écris ce message on annonce, l’arrestation du tueur présumé,
le « sniper », du Maryland, et surprise.. son nom est John Muhammad, un
américain noir converti à l’Islam.
Mansour :
Je ne suis pas tout a fait d'accord avec les positions avancées de network
Znet, auquel tu m’as référé, sur le rôle fondamental que le « big
business » américain joue dans la définition de la politique extérieure de
ce pays. Il est vrai que, particulièrement durant le passage des
républicains à la Maison Blanche, le « big business » joue un rôle très
important dans la définition des objectifs à court terme de la politique
internationale de ce pays, mais je pense que la véritable force qui est
derrière cette politique d'hégémonie mondiale américaine doit être
recherchée dans la culture même de l'Américain moyen.
Claude : Dans le passé,
je dirais que le « big business » américain avait un poids important dans la
politique étrangère des USA C’est peut-être encore le cas aujourd’hui à
cause de l’importance du complexe militaro-industriel, mais je n’en suis pas
certain.
Mansour : Tout comme le citoyen romain, qui pensait qu'il
était nettement supérieur à tout autre être humain sur terre, le citoyen
américain d'aujourd'hui le pense aussi. De plus, si réellement le « big
business » dictait la politique extérieure des USA, je ne vois pas pourquoi
les « big sisters » des hydrocarbures ne font rien pour améliorer l'image
des USA dans le monde arabe en particulier. Il ne faut pas oublier que c'est
dans le secteur des hydrocarbures que nous trouvons le peu de sympathie pour
la cause d'Israël aux USA. Et pourtant, Bush, qui a été créé par les
multinationales pétrolières américaines, tout comme son père d'ailleurs, une
fois à la Maison Blanche, n'a rien pu faire contre le lobby juif américain,
et a été le plus grand défenseur de la cause juive en Amérique parmi tous
les présidents qui l'ont précédé. C'est un peu naïf tout de même de la part
de Znet de prétendre que le seul objectif des USA en Irak était la main mise
des USA sur le pétrole irakien.
Claude : C’est un point
de vue que je ne suis pas prêt à mettre de côté. J’ai lu en France que
ti-Bush aurait dit à Chirac, pour l’amener à appuyer la résolution
américaine, que si la guerre a lieu, que la France n’y participe pas et que
si les Américains réussissent à chasser Saddam et à prendre le contrôle de
l’Irak, que TOTAL n’aurait pas sa part des réserves irakiennes de pétrole.
J’ai lu aussi, qu’en conséquence, TOTAL pesait sur Chirac pour bouger. Quant
au lobby juif américain, il a un argument marteau puisqu’il peut livrer, aux
prochaines élections présidentielles, un très grand nombre de votes dans les
états de New York, Pennsylvanie, New Jersey, Californie et autres et faire
battre ainsi les démocrates. Cela pourrait assurer à ti-Bush de sa
réélection.
Mansour :
Les Américains n'ont pas besoin d'une guerre contre Saddam Hussein pour
avoir son pétrole et surtout ses réserves, qui entre parenthèses sont aussi
importantes que celles de l'Arabie saoudite. De par la nature même du régime
irakien, les USA ont plus de chance de garder la main mise sur le pétrole
irakien qu'en continuant à protéger des régimes féodaux de l'Arabie saoudite
et du Koweït à long terme. A ce jour, aucun citoyen irakien n'a été impliqué
d'une manière ou d'une autre dans aucun des actes terroristes islamistes à
travers le monde. Par contre la majorité des terroristes qui ont créé le
massacre du 11 septembre à New York et Washington étaient en fait des
citoyens saoudiens, formés dans les écoles saoudiennes.
Claude : Oui, et
j’espère que finalement les américains verront le vrai visage de la
monarchie saoudienne qui joue un rôle capital dans la montée des islamistes
dans le monde.
Mansour :
Mais passons à autre chose. Figures-toi que mon
frère Ali a maintenu son projet de visite du sud de l'Algérie avec ses amis
français. Il est à l'heure où je t'écris ce message quelque part dans le
Tassili. Je suis sûr qu'il fera un voyage inoubliable dans le sud. Je ne
sais pas si tu as eu l'occasion de voir les fresques du Tassili, mais cela
mérite vraiment l'effort. Il n'est pas facile d'y accéder. Il faut d'abord
grimper une falaise sur au moins deux kilomètres. Ensuite il faut marcher
sur le plateau pendant presque une demi-journée pour arriver aux fresques.
Mais pour moi, personnellement ce n'est pas tellement les fresques qui m'ont
vraiment séduit, mais surtout le paysage illimité de ce haut plateau. On a
vraiment l'impression de se trouver au sommet de la terre. Et la nuit, les
étoiles semblent tellement proches qu'on a l'impression qu'il suffit de
tendre la main pour les atteindre. C'est un paysage vraiment féerique. Si
mes souvenirs sont bons je crois que le meilleur moment de s'y rendre serait
en janvier ou février, avant que les sables de vent ne commencent en mars.
L'autre période serait peut être en novembre ou décembre.
Mansour : Oui, j’ai fait
là-bas avec mon épouse un voyage mémorable dans le Hoggar, à partir de
Tamanrasset d’où nous sommes partis en Land Rover jusqu’à l’ermitage de
Charles de Foucault à Assekrem. Nous avons vu des fresques du Tassili, des
tribus de nomades, les fiers Touaregs, les chamelles blanches…. Nous avons
été surtout impressionnés par le paysage tassilien, les sommets, les
colonnes, les pitons et même des lauriers-roses près d’un oasis. Ce fut un
des voyages qui nous a le plus marqués et nous sommes prêts, n’importe quand,
à y retourner pour vivre à nouveau les sensations exceptionnelles qui nous
ont envahis lors de notre premier voyage. Je te cite un extrait de Simone
de Beauvoir, dans La Force des choses, qui exprime bien ce que nous avons
vu : « Les derniers jours nous avons roulé dans des gorges au pied des
citadelles géantes, de créneaux, de murs cyclopéens, noirs comme des laves ;
nous avons traversé des plateaux de sable blanc hérissés d’aiguilles et de
dentelles noires : l’atmosphère avait été soufflée, la terre s’était changée
en lune. »
Mansour : À
propos de mon cousin qui a vu sa demande de visa touristique refusée pour le
Canada. Peux-tu faire quelque chose pour lui ? Je sais qu'il a
l'intention de se déplacer à Paris pour faire recours au consulat canadien.
Mais je vais être franc avec toi à ce sujet. Je t'avoue qu'il voudrait bien
émigrer au Canada, non pas tellement pour avoir la bonne vie au Canada, mais
surtout pour donner une chance à sa fille qui est très brillante dans ses
études de médecine à Alger. Khaled est un excellent technicien de
l'aéronautique. Il a passé plus de 25 ans chez Air Algérie et il a suivi
beaucoup de formation en avionique aux USA durant toute sa carrière. Ceci
étant dit, je ne crois pas qu'il ait une chance de se trouver un job dans sa
profession au Canada en ce moment en particulier. Une chose est certaine
pour ce qui le concerne, il ne fera jamais quelque chose en dehors de la
réglementation. Si le Canada ne lui offre pas la possibilité d'émigrer il
retournera en Algérie sans aucune amertume vis-à-vis du Canada. Aussi et
peut être plus important, il voudrait bien revoir l'Amérique du nord. Il
voudrait revoir son frère qui réside à Montréal et surtout avoir l'occasion
de prendre un whisky avec moi et se rappeler des jours qu'il a passé avec
moi aussi bien au Kansas qu'à Washington. Je t'avoue que je lui ai déjà
parlé de toi, et je lui avais même promis de lui donner ton adresse
électronique, à condition que tu sois d'accord pour l'aider. Alors, si tu es
d'accord pour l'aider à changer la décision prise à Alger par le consulat
canadien, et si tu peux le faire, je vais lui transmettre ton adresse, sinon
je garderais le silence.
Et surtout, surtout,
"do not feel obligated to do what you really don't want to do".
Claude : S’il veut
émigrer qu’il le dise ouvertement et qu’il ne cherche pas à rentrer en
touriste et ne pas vouloir quitter à la fin de son visa. Je savais bien
qu’il y avait anguille sous roche. Je suis prêt à l’aider dans ces
conditions. Entre temps, ton cousin devrait s’informer s’il ne peut pas
trouver un emploi à l’usine d’aéronautique de Bombardier à Montréal. Tu peux
lui donner mon adresse.
Mansour :
Mais revenons à nos moutons comme on dit. Ce que je voudrais savoir, ce
n'est pas tellement ce que pense Znet de la politique américaine vis-à-vis
du monde arabe mais surtout ton opinion. C'est ton opinion qui est
importante pour moi. Je ne discute pas avec Znet mais avec toi. Znet me
réconforte en m'apprenant que je ne suis pas le seul à dénoncer cette politique
américaine anti-arabe et même raciste, mais ce qui me m'importe le plus
c'est ce que pense mes amis de cette tragédie qui se déroule devant nos
yeux. Je déteste le régime algérien d'aujourd'hui, mais je t'assure que si
notre pays était dans la même situation que l'Irak est aujourd'hui, je
n'hésiterais pas une seule seconde pour me porter volontaire contre
l'agression américaine vis-à-vis de mon pays. Les Irakiens seront les
premiers à souhaiter la disparition du régime Baathiste de Saddam, mais ils
ne sont certainement pas prêts à embrasser Mr Bush qui viendrait pour leur
prouver qu'ils ne sont en fin de compte que de la paille dans une écurie de
chevaux. Il sera certainement très facile à Bush de se débarrasser de Saddam
Hussein, mais que fera-t-il du peuple irakien tout entier et de ses
aspirations ? Et est-ce que Bush est prêt aujourd'hui à accepter que le
peuple irakien ait le droit de se prononcer ouvertement sur la cause
palestinienne ? Est-ce que Bush serait disposé à accepter les ambitions de
ce peuple ? Oh! Combien bien plus vieux que les USA, de l'Irak ! Pendant
plus de 8 siècles, l'Irak a été le berceau de la civilisation arabe. Est-ce
que ce peuple doit abandonner son passé et se soumettre à la loi de la
juiverie internationale. Est-ce possible ? Depuis Babylone, l'Irak, qu'on le
veuille on non, a été le berceau de la civilisation humaine. Peut-on
aujourd'hui interdire à ce peuple de rêver de son passé sanglant mais aussi
glorieux ? Voilà les questions que je me pose aujourd'hui. Je t’avoue que je
n'ai pas de réponse toute faite à ces questions. Mais je sais une chose tout
de même, les peuples ont une mémoire d'éléphants. Et c'est cette mémoire
collective qui enfin de compte détermine les voies de l'avenir de ces
peuples. Comment expliquer l'acharnement des Kabyles d'aujourd'hui à
défendre leur identité si ce n'était pas cette mémoire collective
immémoriale.
Claude : Je suis
en accord avec toi, tu le sais bien. Personne ne peut accepter que son pays
soit envahi par un autre. C’est le sang qui nous fait réagir.
« Blood is thicker the water ».
La puissance d’une nation ne réside pas dans
l’importance de son arsenal, mais dans le respect qu’elle génère et la
détermination de son peuple.
À la prochaine.