Ce dialogue traite de la social-démocratie
dans les pays d'Europe et d'Amérique.
Le 23 juin 2002
Mansour : Dans un autre ordre d’idée, je
te remercie pour tes analyses globales de la
social-démocratie en Europe. Je crois que je suis tout à fait d'accord sur
le diagnostic de la social démocratie d'une manière générale, qu’elle soit
en Europe ou en Amérique du nord. Historiquement parlant, ce mouvement n'a
eu de succès que pendant les moments socioéconomiques difficiles dans le
monde. C'est ce qui a fait le succès initial de Roosevelt et de son new
Deal. Sans la grande crise des années 20 et des débuts des années 30, les
USA ne se seraient jamais lancés dans des réformes aussi contraires à toutes
les valeurs américaines d'avant la grande dépression des années 20. C'était
la sévérité de la crise économique et sociale des années 1920-30 ( plus de
30 % de chômage aux USA à l'époque) qui a permis à la démocratie sociale de
prendre le bâton de leadership dans ce pays pour faire face à une crise
jamais vue auparavant. Et grâce à cette occasion, le New Deal a donné une
autre responsabilité au gouvernement fédéral, qui, jusque là, ne s'occupait
que de la défense et la diplomatie, soient les programmes de plein emploi et
la mise en place de tout un système de protection sociale (Social securiy,
assurance maladie etc..). Déjà en 1947 ou 1949 le gouvernement américain
avait déjà fait voter la loi concernant le plein emploi « The full
employment act » qui donnait la responsabilité au gouvernement fédéral
d'assurer le plein emploi à tous les américains de ce temps. Et si mes
souvenirs sont bons, je crois que cette loi fédérale n'a jamais été remise
en cause à ce jour, bien que le comportement du gouvernement fédéral à ce
sujet soit loin de s'inspirer de cette loi depuis déjà les années 70, période
ou les républicains avaient repris le leadership de la Maison Blanche. Je te
signale aussi que c'est pendant cette période euphorique de la sociale
démocratie en marche aux USA que les syndicats des ouvriers se sont le mieux
portés. Mais tout comme les individus, les sociétés oublient très vite les
périodes de la faim et de la misère et ne se concentrent que sur les
bénéfices à court terme de leurs actions. Chassez le naturel, il revient au
galop, comme on dit.
Claude : Oui, mais tout cela était dans une période de crise
économique et de révolution industrielle. Les revendications des
travailleurs n’étaient que légitimes, tout en étant nouvelles, et je suis en
accord avec toi que le président a vu juste dans sa stratégie pour aider le
peuple américain. D’ailleurs le peuple américain l’a reconnu et l’a réélu
pour trois mandats. Les temps ont bien changé depuis, mais il reste encore
40 millions d’américains qui sont sans assurance maladie et qui vivent dans
la pauvreté. Ti-Bush ne comprend rien à ce problème, ou ne veut rien comprendre, car il est de la mentalité des dirigeants de Enron et de Worldcom. Il
faudra attendre un président démocrate qui prendra peut-être (je l’espère)
le taureau par les cornes et aura le courage de proposer une solution juste
et définitive pour tous ces américains pauvres et sans espoir.
Mansour : Pour ce qui concerne la démocratie sociale
européenne, je suis entièrement d'accord avec toi qu'elle a pour une raison
ou autre perdu sa raison d'être. Les socialistes, qu'ils soient Français,
Allemands, ou Belges, ont finalement oublié ce qui les a amenés au pouvoir.
Plutôt que de continuer à croire à leurs messages initiaux, ces partis ont
enfin de compte essayé de remplacer le pouvoir de la droite, plutôt que
d'ériger un nouveau pouvoir de la social-démocratie. En essayant d'élargir
leurs bases populaires dans leurs pays, ces partis socio-démocrates, qu'ils
soient Américains ou Européens, se sont éloignés de leur propre base sans
jamais avoir le support des nouvelles couches sociales qu'ils convoitaient.
Les performances de Jospin en France le démontrent amplement. Voilà un chef
de gouvernement qui tout en essayant d'apprivoiser l'électorat de la droite
française n'a rien trouvé de mieux qu'instituer une semaine de travail de 35
heures à travers tout son pays. Cette mesure a touché sa propre base
politique, à savoir les ouvriers, qui à la fin du mois doivent payer leurs
obligations financières, tout en enrageant les patrons français qui devaient
lutter quotidiennement contre la concurrence européenne d'abord et la
globalisation des activités économiques en général. Cette loi a à elle seule
été un acte criminel contre les principes même de la social-démocratie.
Claude : Je suis en accord avec toi.
Mansour : Mais pour ce qui est de tes appréciations des
gouvernements de Blair et du Chancelier Allemand, je ne suis pas du tout
d'accord. Tout d'abord, en ce qui concerne Blair, je te rappelle que pour
prendre le pouvoir au 10 Downing Street, il a tout simplement recruté toute
l'équipe américaine qui avait orchestré la victoire de Clinton contre Bush
senior.
Claude : Qu’y a-t-il de mal là-dedans? Si Jospin avait fait
de même, il serait aujourd’hui probablement président de la France, car les
conseillers électoraux américains comprennent, mieux que n’importe qui, que
la politique, plus spécifiquement une campagne électorale, n’est qu’un
commerce d’images et d’illusions. Ils sont les maîtres des techniques
d’informations et savent comment préparer, présenter et faire accepter un
candidat. Cela n’a rien à voir avec le programme politique mais simplement
avec la perception des électeurs du candidat. Mieux vaut être élu que
non-élu. Jospin perdait un point par jour durant la dernière semaine de la
campagne. Cette campagne est devenue un exemple typique d’une campagne
inefficace, mal pensée, mal menée. Au lieu de démissionner, Jospin aurait pu
mettre à la porte chacun des membres de son comité organisateur,
« l’atelier », qui lui ont imposé une campagne pourrie avec laquelle il
n’était pas à l’aise et qui l’a très mal servi. Blair est au pouvoir, Jospin
dans son salon. Qui a eu raison ?
Mansour :
Mieux encore, il gère les affaires de la Grande Bretagne exactement de la
même manière que Clinton a géré les affaires des USA. Les résultats des
dernières élections présidentielles américaines ont prouvé, une fois de
plus, que tu ne peux jamais ménager le choux et la chèvre en même temps. Et
c'est ce que les démocrates américains ont voulu faire durant les huit
années au pouvoir sans jamais convaincre la droite américaine, que ce groupe
pouvait être leur allié à long terme. Il en a été de même de Jospin en
France, et je suis sûr qu'il en sera de même pour Schröder de l'Allemagne et
vraisemblablement pour Blair dans les années à venir.
Claude : Blair qui se considère un homme de gauche, croit au
contrat social, tient à promouvoir l’intérêt public, et veut que les plus
défavorisés puissent saisir leur chance. Il sait écouter. Il transforme la
chambre des Lords en seconde chambre élue, il conserve le soutien de la
gauche intelligente; il recrée la coalition libérale regroupant les
professionnels éclairés, les patrons progressistes, une partie de l’Église
et les représentants de la classe ouvrière; il tient sur toutes les
questions sociales un langage ferme, voire dur, tout en menant une action
plus libérale, plus progressiste. Il renforce la lutte contre les
clandestins, impose des tests aux nouveaux arrivants, réhabilite les
prisonniers. Il est astucieux et veut redonner une légitimité absolue à
l’Etat-providence et au contrat social tout en prônant que c’est aux parents
de prendre leurs responsabilités face à leurs enfants. Il est un politicien
très intelligent et clairvoyant. Dénigré par les socialistes de France,
ceux-ci auraient été mieux, à mon avis, de l’imiter car au moins il a une
touche d’audace et a proposé une « troisième voie » pour la sociale
démocratie qui semble rallier ses électeurs.
Quant à Gore, candidat à la physionomie très froide, il a en
réalité gagné l’élection américaine. Il se l’est fait voler par les
républicains de la Floride et par la cour Suprême des USA. Et si Gore n’a pu
obtenir plus de votes et bénéficier de la grande popularité de Clinton, ce
n’est pas à cause de la droite américaine mais à cause de la difficulté
qu’il avait de projeter son image et ses idées. Bush par contre a fait
beaucoup de chemin avec cette qualité, qui pour lui est naturelle. A mon
avis, le résultat de l’élection s’est joué principalement là-dessus. Jospin
était de base un candidat beaucoup plus attirant que Gore et sa défaite
indique bien qu’il a été la victime d’une mauvaise campagne. Quant à
Schröder, ne le connaissant pas trop, je n’ai pas d’opinion sur son avenir
électoral, mais j’avancerais que s’il n’applique pas la stratégie de Blair,
avant et durant sa prochaine campagne, il perdra, car il semble que sa
politique de sociale démocratie ne répond plus aux besoins des allemands.
Mansour : Blair par exemple a essayé de faire un virage à
gauche pour rappeler aux Anglais qu'il était toujours pour les classes
ouvrières, dans son dernier budget. Mais il oublie une chose, c'est que
pendant des années il a tout fait pour satisfaire la droite anglaise, dans
le cadre de la globalisation de l'économie mondiale. Je ne dis pas que sa
politique économique était contraire aux intérêts à long terme de la Grande
Bretagne, loin de là, mais il faut avouer que cette victoire réelle de la
sociale démocratie ne profitera en fait qu'aux conservateurs anglais aux
prochaines élections, tout comme on voit déjà les victoires des
Chrétiens-démocrates en Allemagne depuis plus d'un an déjà.
Claude : Peut être que tu as raison parce que les partis
européens de la sociale démocratie
« ont, pour l’essentiel, épuisé leur
ordre du jour. La cause de l’égalité se perd face à celle de la
compétitivité, la globalisation et la construction européenne limitent
l’autonomie des politiques économiques, les privant d’arguments
traditionnels ». En plus en France, le parti (socialiste) des
technocrates a remplacé le parti ouvrier des social-démocraties, est-ce la
même situation en Allemagne?
Mansour :
Je pense que du point de
vue de la réflexion socio économique, nous nous trouvons aujourd'hui une
fois de plus avec des idées sociales démocrates noyées dans des élans pour
prouver que la sociale démocratie peut être aussi attentive que les
mouvements conservateurs vis-à-vis des intérêts des détenteurs du capital en
général. De l'autre côté, le conservatisme international n'a pas cette
ambiguïté dans son message. « The trikle down economics » de Reagan reste
toujours le message de tous les partis conservateurs, qu'ils soient
d'Amérique du nord ou de l'Europe. Et c’est dans une situation relativement
aisée que ce monde baigne à ce jour car ce message est très populaire même
dans les couches les plus démunies de la société.
Claude : Il n’y a pas que des partis conservateurs au
pouvoir. Les USA et l’Italie, ne sont pas le Canada, la France, et autres
pays qui ont des gouvernements de centre à tendance libérale. Il ne faut pas
généraliser.
Mansour : Je suis persuadé que durant la première décennie
que nous avons déjà entamée nous verrons la disparition de la démocratie
sociale aussi bien en Amérique du nord mais surtout en Europe. Le
conservatisme va régner sur le monde occidental jusqu'à l'arrivée des vagues
de retraites ( les baby boomers ) dans les années 2015-2030. À ce moment-là,
les valeurs fondamentales de la social-démocratie aura une fois de plus de
la résonance au sein de ces sociétés qui seront confrontées à des problèmes
sociaux qu'aucun régime conservateur n'est capable de gérer, de par sa
philosophie de la vie en général. Le Darwinisme, porte drapeau de la
philosophie conservatrice, sera une fois de plus mis à nu.
Claude : Je crois plutôt que les partis seront plus au centre
et plus pragmatiques.
Mansour :
Pour une fois, nous avons abordé un sujet politico-économique d'une très
grande importance non seulement pour l'avenir des sociétés euro américaines
mais pour toute l'humanité, je pense. L'avenir de l'humanité ne sera pas
décidé par des luttes idéologiques entre les socialistes et les
conservateurs. Le capitalisme, la liberté privée, la globalisation de
l'économie sont des faits accomplis dès maintenant (à moins qu'un César
émerge de cette nouvelle paranoïa nationaliste qui souffle à travers les USA
aujourd'hui, tout comme nous l'avons vu en Allemagne et en Italie durant les
années 1920 et 30). Le grand débat aujourd'hui se pose dans la forme de la
gestion d'une nation démocratique pour répondre aux besoins des citoyens de
cette nation. Et là je t'avoue que nous avons fait de très grands pas en
arrière ces 30 dernières années.
Claude : Je ne crois pas
que ce fut un pas en arrière, car les propositions et les politiques des
programmes de la sociale démocratie ont été acceptées par les peuples et
mises en application. Le problème réside dans le fait que l’ordre du jour de
ces programmes est épuisé et que les partis sociaux-démocrates n’ont pas
prévu son renouvellement en rapport avec les nouvelles situations comme la
compétitivité, la globalisation, la construction européenne et les
baby-boomers.
Mansour :
D'abord nous avons eu la révolution de Mme Thatcher, ensuite nous avons vécu
la résurgence de la droite aux USA avec Ronald Reagan. Et maintenant nous
sommes sur le point de nous retrouver avec toute l'Europe et l'Amérique du
nord dirigées par des idéologues conservateurs, qui n'ont absolument rien
appris de toute l'histoire des 19 et 20ième siècles.
Claude : Si je te disais
que je crois que tu exagères, me croirais-tu? Le parti de Chirac entre
autres est un bel exemple de compréhension de l’histoire passée. La poussée
du populiste que l’on ressent dans certains pays n’est qu’un phénomène qui
plafonnera vite comme le font normalement les partis des extrêmes. A mon
avis, il ne faut pas généraliser et regrouper tous les partis et les
politiciens dans le même sac.
Mansour :
Faut-il encore attendre un désastre comme la grande dépression des années
1920/30 pour remettre la social-démocratie en harmonie avec ses propres
valeurs morales. J'ai bien peur que oui. Je vois encore les réactions des
socialistes français après leur débâcle électorale de juin. Ils ne semblent
pas du tout conscients de leur virage hypocrite à droite durant leurs jours
au pouvoir.
Claude : Ils ont viré
vers la droite car ils manquaient de politique. Ils ne savaient pas quoi
faire. Ils n’écoutaient pas. Leurs politiques face à la mondialisation
auraient pu être de contrôler le capitalisme, influer sur lui et inciter le
patronat à être plus progressiste. Ils n’ont pas eu l’imagination, la
compréhension, la vision ou le courage de les définir.
Mansour :
Et il me semble qu'ils s'obstineront encore à continuer à faire les yeux
doux au patronat français, qu'ils n'auront jamais de leur côté de toutes
façons. Ce faisant, ils continueront à s'aliéner leurs propres bases
populaires à savoir les ouvriers français.
Claude : La voie pour la
redéfinition de la social-démocratie se retrouve au niveau Européen et c’est
là que le socialisme français pourra retrouver, peut-être, son avenir. Rien
n’est certain. Pourra-t-il se rapprocher, écouter, s’adapter? Si je me fie
au passé, je ne crois pas.
À bientôt.
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