Ce dialogue élabore longuement sur
l'organisation de l'Algérie avant et après la libération de 1962, la gauche
et la droite, les suites de la deuxième guerre mondiale en Europe.
19 mai 2002
Mansour :
C'est toujours avec un grand plaisir que je lis tes messages que je trouve
toujours très enrichissants. J'espère sincèrement que nous continuerons a
dialoguer comme par le passé car j’apprends toujours davantage sur cette
culture anglo-saxonne qui m'a toujours fasciné mais qui me reste toujours
mystérieuse pour des raisons que je n'arrive pas à identifier clairement. Et
pourtant j'ai déjà vécu plus de la moitie de ma vie aux USA.
Claude : Merci. J’aime
m’instruire de ta vie qui est si différente de la mienne. Et malgré le fait
que tu es né, a grandi et vécu en Algérie, et que tu es aux USA depuis si
longtemps, je constate qu’il t’est quasi-impossible de te séparer de ta
culture française qui t’imprègne totalement. Je suis surpris de tes profonds
sentiments pour la France compte tenu de la grande épreuve que fut la
révolution algérienne. « Ces sentiments sont (probablement) à mettre au
crédit de l'éducation française. À force d'être obligé d'apprendre par coeur
" Nos ancêtres les Gaulois... ", on finit par le croire. Et à en être... Le
rapprochement que l'on peut faire avec l'affranchissement familial est assez
frappant. À 20 ans, c'est tout juste si l'on est prêt à reconnaître que l'on
a des parents. Plus tard dans la vie, on recherche ses racines. » m’écrivait
récemment un ami français, pour m’expliquer ton attachement.
Mansour :
Pour revenir aux choses sérieuses, je voudrais tout d'abord te dire que
l'étiquette politique, conservateur, que je t'avais collé dans mon dernier
message n'était certainement pas pensée au sens péjoratif du terme. Loin de
là. Les deux plus grands hommes politiques du 20ième siècle sont
à mon avis De Gaulle et Churchill. Et tous les deux étaient non seulement
conservateurs au sens noble du terme mais penchaient sérieusement vers le
royalisme. Pour eux le parlementarisme, comme forme d'organisation politique
de leurs pays, n’étaient qu'une nuisance à supporter car leurs peuples
l'exigeaient. Concernant la justice sociale par exemple, de Gaulle a fait en
quelques années, seulement, plus que tous les socialistes de la 3ième
et 4ième me républiques française réunis. C'est lui qui a obligé
le patronat français, dans les années 60, à négocier avec les syndicats des
ouvriers des conventions collectives pour enfin arrêter la série continue
de grèves qui paralysaient son pays et qui nuisaient autant au patronat qu’aux
ouvriers. C'est De Gaulle qui avait lancé un programme gigantesque de
construction pour enfin donner à chaque ouvrier français le droit d'avoir un
logement décent. Je crois que j'ai suffisamment vécu maintenant pour
reconnaître qu'il n'y a jamais que du mauvais ou du bien dans tout mouvement
politique de droite ou de gauche dans un système réellement démocratique.
Claude : Je suis
d’accord avec tes constatations que les gens du centre et de droite
apportent une grande justice sociale lorsque aux affaires du
gouvernement. Au Canada, nous n’avons rien à envier aux autres pays en
rapport avec nos lois sociales et la protection de nos citoyens. Pourtant
nous n’avons jamais eu de gouvernement de la gauche ou même une opposition
de la gauche. Certes, il y a eu dans l’ouest du pays, en Saskatchewan, un
premier gouvernement néo-démocrate que l’on peut qualifier de gauche et qui
prônait des mesures sociales avant-gardistes. Le Premier ministre de cette
province, T.C. Douglass, a siégé longtemps au parlement du Canada comme chef
du parti socialiste du Canada, le NDP. Il a été un de nos plus puissants
orateurs pour faire valoir les arguments favorables à l’adoption de telles
lois. Mais ce sont, tour à tour, les gouvernements libéral et conservateur
qui ont fait voter ces lois au parlement. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de
bien dans les programmes politiques des partis de gauche, mais leurs venues
au pouvoir empêtrent l’organisation d’un pays, augmentent inutilement la
fonction publique et embêtent les entreprises qui ont besoin d’un espace
favorable et viable pour assurer leur développement et leur rentabilité. Il
serait préférable pour la France, à mon point de vue, que le pouvoir se
débatte entre des partis ayant une approche pragmatique et des programmes
qui correspondent aux besoins de tous leurs citoyens et de leurs
entreprises. Pas de droite ou gauche, mais des partis qui offrent une équipe
différente et compétente et des programmes réalistes. Les extrêmes seraient
toujours là, mais on ne doit pas leur donner une importance en députés que
le vote ne représente pas. S’ils veulent des députés qu’ils les fassent
élire. Cela représentera leur poids réel dans la balance politique du pays.
Mansour : A mon humble
avis le débat politique dans le monde démocratique, en général, a déjà
dépassé le stade des slogans pour se concentrer sur la recherche de
solutions réelles aux problèmes réels que les sociétés démocratiques
confrontent aujourd'hui même. Même le gouvernement de Bush junior, qui
pourtant est dominé par l'extrême droite républicaine, est tout de même
obligé de faire face à la crise de l'enseignement et trouver un terrain
d'entente avec les démocrates.
Claude : Oui, c’est
grâce au parti démocrate et spécialement au sénateur Kennedy que ti-Bush a fait
adopter ces lois pour stimuler l’enseignement dans le pays. Durant la
campagne électorale, il avait promis un stimulus pour l’éducation des jeunes
avec son programme d’aide sur la base de résultats scolaires. Mais il
n’allait nulle part au congrès américain avec son programme et a dû négocier
avec Ted Kennedy, l’ennemi juré des républicains. Celui-ci a réussi à l’amener à
faire une réforme beaucoup profonde et importante que prévue s’il voulait
obtenir l’appui des démocrates. Ce fut un bon moment pour les deux.
Mansour :
Face à la crise économique que les USA traverse actuellement, le
gouvernement de Bush junior applique les principes de l'interventionnisme du
gouvernement dans la relance économique. N'est-ce pas la mise en oeuvre de
la théorie de Keynes, qui était la bête noire de la théorie économique
classique du laisser-faire et de la non ingérence de l'État dans les
affaires économiques du pays ? Il est vrai que son programme de relance
économique favorise grandement le patronat et notamment les multinationales,
Claude : Voilà! Il
protège les grands financiers du parti républicain qui lui ont donné des
contributions politiques records (et indigestes) pour ses élections.
L’affaire Enron nous a donné une belle démonstration de cela. On peut dire,
sans aucun doute, que sans cet argent, collecté en quantité beaucoup plus
grande que son adversaire Gore, ti-Bush n’aurait jamais été élu. La
politique protectionniste qu’il favorise et applique comme dans les cas du
bois-d’oeuvre, de l’agriculture, de l’acier, entre autres, est une autre
démonstration de son obligation de remboursement de ses dettes politiques à
ses financiers. Il le fait au détriment de la bonne réputation des USA et
des ententes signées pour le libre-échange avec le Canada et le Mexique. De
plus, ce faisant, il est en train de préparer le financement de sa prochaine
campagne électorale. « What a president ! »
Mansour :
Il n'en demeure pas moins que Bush junior est en train d'appliquer les
théories Keynésiennes pour sortir l'Amérique de sa crise économique. Qui
aurait pensé qu'un président républicain allait accepter un retour aux
affres des déficits budgétaires des années 80 et d'avant. Il est ironique
de constater que c’est le parti démocrate qui défend l’importance de
l'équilibre budgétaire contre un président républicain qui ne se soucie
guère de ces déficits. « Why am I not surprised ? »
Que l'on
accuse le gouvernement de Jospin pour la faillite de son programme, je suis
entièrement d'accord avec toi. Durant tout son quinquennat, il n'a fait que
de la fuite en avant. Le meilleur exemple de sa stupidité a été la fameuse
proposition de la semaine des 35 heures pour camoufler le chômage en France.
Aucun économiste, de quel bord qu'il soit, ne pouvait réellement croire à la
réussite d'une telle mesure, surtout dans le contexte de la mondialisation
de l'économie d'aujourd'hui. Tout comme les démocrates américains qui ne
cessent de courtiser les voix électorales des marginalisés sans pour autant
les aider à régler leurs vrais problèmes économiques, les socialistes et les
communistes français ont depuis le début de la 5ième république
courtisé les voix des marginaux en France, et ces derniers temps Jospin
pensait réellement que les voix des enfants d'émigrés maghrébins allaient
lui ouvrir les portes de l’Élysée. Il a tellement fait de tapage sur les
droits de émigrés tout en sachant qu'il n'allait en fin de compte rien leur
offrir, que la droite a décidé d'utiliser l'angoisse des Français vis-à-vis
de la violence juvénile qui a pris des proportions considérables notamment
dans les quartiers populaires des banlieues ouvrières urbaines de la France.
Pas plus loin que l'année dernière, j'ai rendu visite à un ami à Paris qui
habitait pas très loin de la ville de Gonaise qu'il m'avait fait visiter. Je
t'avoue que j'ai eu l'impression de me rendre à West Beyrouth du temps de la
guerre civile au Liban, ou dans un quartier noir pauvre dans une ville
américaine. Voilà une petite ville qui durant les années 70 était occupée
par des familles d'ouvriers français et où la majorité des appartements
étaient en co-propriété. Aujourd'hui il n'y a que les familles d'émigrés
(africains en particulier) dans cette ville, et plus de la moitié de cette
population est en chômage. Les enfants sont tous délinquants. Mais à qui la
faute, en fin de compte. Est-ce la faute à ces jeunes s’ils sont abandonnés
à leur sort, sans aucune éducation ou formation professionnelle ? Est-ce
leur faute s'ils sont dans un ghetto qui se referme de plus en plus sur eux
? Même si on installait une caserne entière de CRS dans cette ville, est-ce
que l'avenir de ces jeunes sera meilleur demain ? Je suis pour le respect de la
loi dans toute sa rigueur, mais est-ce que c'est la véritable solution au
problème de ces nouveaux jeunes français ? N'ont-ils pas les mêmes droits
que les jeunes français qui vivent sur la rive droite de la Seine. Et
pourtant, malgré le rejet absolu du peuple français de toute forme de
racisme et de xénophobie, est-ce que tu vois un débat public sérieux
concernant le drame de cette jeunesse française qui un jour ou l'autre se
révoltera contre sa marginalisation. Voilà beaucoup de questions.
Claude : Je te donne
raison. Dans ces ghettos, les jeunes sont les victimes et rien ne semble
être fait pour eux. Mais la violence en France n’est pas seulement dans ces
ghettos mais aussi dans des quartiers mieux structurés et corrects. La
violence n’est pas seulement le fait des Maghrébins mais celui des blancs et
des autres. Si la police était plus sévère cela aiderait à atténuer le
problème. Mais les gamins, les voyous, les truands ont le chemin libre et en
profitent. Pourquoi travailler si on peut dévaliser facilement de vieilles
personnes, les banques (trois fois en un an dans mon village) et que la
justice ne nous fait rien, même quand on est pris la main dans le sac. Il
est vrai que tous ont les mêmes droits. Il est aussi vrai que les familles
pauvres, en général, sont honnêtes, travaillantes et ont du cœur. Tu parles
comme si la majorité des gens de ces ghettos étaient mauvais. Je ne le
crois pas. Nous avons tous, un jour, été pauvres. Ma famille vivait, à ma
naissance dans le quartier le plus pauvre de Montréal, St-Henri, mais nous
étions tous de bonnes gens comme d’ailleurs tous nos voisins. La situation
en France ressemble à celle de New York, il y a quelques années. Tout le
monde des ghettos était placé, par les médias, sur le même pied et tous
devenaient pour nous des méchants. Il a fallu que les noirs du milieu se
lèvent et prennent la situation en main, combattent les trafiquants,
travaillent avec la police, les organisations de secours et d’aide,
nettoient les quartiers, etc…et que le maire Guliani agisse fortement, sans
hésitation, avec détermination et constance avec ses forces policières et
ses services sociaux pour finalement voir le taux de criminalité à la
baisse, les quartiers reprendre vie et les jeunes noirs vivre enfin avec
espoir réel. Ce sont les membres de la communauté noire américaine qui ont
assuré le leadership de ce renouveau et qui ont planifié une bonne éducation
pour ces enfants. Finalement, ils ne se sont pas laissé faire et n’ont pas
attendu l’action gouvernementale. Que font les Maghrébins collectivement
pour aider les leurs? Qualifier les jeunes de violents parce qu’ils sont
d’un milieu pauvre est souventes fois un faux-fuyant!
Mansour :
Je ne peux pas nier le fait que seule la démocratie est en mesure d'ouvrir
un débat complet et sérieux sur le problème de la pauvreté, d'une manière
générale. Mais un système démocratique n'assure pas nécessairement
l'émergence d'un tel débat. Il y a un besoin de réveiller la conscience des
sociétés démocratiques pour les amener à se pencher sérieusement sur ce
problème qui n'est pas unique à la France. Imagines-toi qu’un enfant sur
cinq aux USA, le pays le plus riche du monde, ne mange pas à sa faim. Et
plus de 40 millions d'américains n'ont aucune couverture médicale
aujourd'hui. Je sais qu'aucune société ne peut être parfaite, mais je ne
peux pas rester indifférent à ce gâchis dans les sociétés riches alors
qu'une grande section de ces sociétés est toujours dans une situation
moralement indéfendable à mon avis.
Claude : Tu parles de la société américaine.
Lorsque Hillary Clinton a voulu implanter un programme universel de santé
aux USA, elle avait l’appui du président et des dirigeants du parti
démocrate, mais son plan a été finalement rejeté par les « lobbies » des
professionnels de la santé et des compagnies pharmaceutiques, ainsi que de
riches américains. Les services de santé, en rapport avec les pauvres, sont
une honte aux USA. Mais ce n’est pas le cas au Canada, ni en Europe, ni au
Japon où l’universalité existe. La France peut même se vanter d’avoir le
meilleur système de santé au monde. Il n’est pas juste de placer les
sociétés dites « riches » dans le même panier. Avec l’aide sociale, dans nos
pays, y a t-il beaucoup d’enfants en France ou au Canada qui ne mangent pas
à leur faim? Je ne crois pas et où cela existe c’est probablement la faute
des parents qui dépensent les argents qu’on leur donne pour d’autres fins.
Mansour : Pour ce qui
concerne le passe révolutionnaire de l'Algérie, je crois que tu continues à
avoir une idée très fausse des options politiques du FLN, pendant et après
la guerre de libération. Tout d'abord, en ce qui concerne le parti
communiste algérien, je te signale que jusqu'en 1956, ce parti avait suivi
les ordres du parti communiste français et avait refusé de se joindre à la
lutte armée de libération. Ensuite, une fois que le PCA avait réalisé que la
lutte armée n'allait pas s'essouffler, il avait demandé à se joindre au FLN,
mais en créant ses propres maquis de résistance, notamment dans l'algérois
et à Médéa. C’est grâce à un militant communiste français, l'officier
Maillot, qui avait réussi à s'emparer d'un camion entier d'armement et à
déserter avec un groupe de soldats français que le PCA a organisé ce maquis
rouge. Le FLN, non seulement n'avait pas vu d'un bon oeil cette initiative
mais avait pourchassé ces nouveaux maquisards jusqu'à extinction. Ensuite,
le FLN avait donné un ultimatum au PCA pour rejoindre la mouvement de
libération mais à titre individuel et non en tant que militants actifs du
PCA. Plus grave encore, et au discrédit du mouvement de libération, les
militants communistes qui avaient accepté de joindre la lutte de libération
se sont retrouvés mis en quarantaine. Il y a eu même de pauvres communistes
algériens qui ont été exécutés par des officiers de l'ALN, tout simplement
parce qu'ils étaient athées. Pour ce qui est du nom officiel donné à la
nouvelle république algérienne, là encore tu te trompes car ce n'était
certainement par amour pour le communisme international ou même de
l'histoire contemporaine de la Chine, que le FLN a décidé du sigle de
République Démocratique et Populaire.
Claude : Là tu me perds, car il y avait alors
la République Démocratique et Populaire de l’Allemagne de l’Est et celles du
Vietnam, de Hongrie, de Tchécoslovaquie, etc.. C’était le modèle et le nom
que prenaient les régimes communistes qui étaient sous le joug ou
l’influence des Soviets. De plus, même si les problèmes d’intégration du PCA
dans le FLN ont été réels, la réalité est que le système de gouvernement
choisi par les Algériens a été calqué sur les régimes de l’Est. Votre
gouvernement faisait ses affaires principalement, et importait beaucoup de
techniques, de denrées et de savoir-faire des Soviets et de leurs pays
satellites. Combien de contrats ont été exécutés par ces pays en Algérie ?
J’ai vu chez Ecotec ces sociétés gouvernementales étrangères de l’Est à
l’œuvre. Soit que le FLN était communisant avant la venue du PCA ou soit
qu’il se soit fait communisant après. Y avait-il en Algérie, à ce moment là,
une barre de chocolat de Suisse à vendre? Y avait-il du savon de Marseille?
Y avait-il des produits américains, canadiens? Tu sais bien que non.
Premièrement, les tablettes étaient presque vides, et deuxièmement, le peu
de produits qui y étaient venaient de l’Est. Je trouvais toujours triste de
constater à l’aéroport que les quelques Algériens qui étaient autorisés de
voyager en Europe de l’ouest revenaient dans leur pays avec des valises, des
cartons et des sacs multicolores remplis de denrées de l’Ouest.
Mansour : Il ne faut pas oublier
que l'indépendance de l'Algérie s’est faite dans la douleur. Il fallait tout
d'abord lutter contre l'OAS. Ensuite, le leadership du FLN s’est déchiré par
ses contradictions internes. Pendant tout l'été 62, l'Algérie a vécu une
guerre civile pour déterminer quel groupe allait prendre l'Algérie en main.
D'un côté, il y avait Ben Bella et les officiers de l'ALN basés en Tunisie
et au Maroc et qui étaient ouvertement appuyés par les services secrets de
Nasser. Et de l'autre côté, il y avait le semblant de gouvernement
provisoire algérien guidé notamment par Boudiaf et Ait Ahmed et supporté par
l'ALN de l'intérieur. Aussi bien d'un côté que de l'autre l'idéologie
nationale était marquée par le même individu qui n'était d’ailleurs même pas
algérien d'origine. Il s'appelait Franz FAnon. Il était un psychiatre
d'origine martiniquaise. Notamment son livre "peau noire et masque blanc"
était rapidement devenu la bible du mouvement nationaliste durant la guerre
de libération. Il ne fait aucun doute que Fanon avait été imprégné par,
entre autres, la guerre de libération chinoise. Et il avait toujours
suspecté le pouvoir des partis politiques qu'ils soient de gauche ou de
droite. C'était en fait un véritable anarchiste contemporain. Ceci étant
dit, je crois que sa plus grande influence a été sur Boumediene qui était
chef d'état major de l'ALN basée à l'extérieur du territoire. Alors
l'influence de Fanon combiné avec les grandes manifestations populaires en
Algérie contre la guerre civile qui avaient adopté le slogan:" il n'y a
qu'un seul héros et c'est le peuple algérien" ont amené le premier président
algérien à déclarer que l'Algérie allait être une république démocratique et
populaire.
Claude : Il est certain qu’une lutte de
pouvoir a été jouée. Cela se fait partout. Mais dès que le président
algérien a annoncé que la république serait populaire et démocratique (ce
qu’elle ne fut jamais), à ce moment là, il avait fait son lit.
Mansour : Sans toute fois définir
les principes de cette république.
Claude : Oui, mais sans définir publiquement
et ouvertement pour le peuple algérien le sens de cette république.
Mansour : Il est vrai que Ben Bella
s'était entouré de gens d'extrême gauche. Il a même institué des milices
populaires à l'image de la Chine populaire. Mais il ne faut pas oublier que
Boumediene a pris le pouvoir par les armes, justement pour éviter la
catastrophe que le régime de Ben Bella et ses conseillers préparaient pour
ce pays. Et pendant 10 ans il a essayé de créer des structures
gouvernementales solides et indépendantes des mouvances politiques.
Boumediene n'avait rien de communiste dans tout son comportement.
Malheureusement comme tous les hommes politiques qui ont raté leurs chances,
Boumediene s'était entouré de gens qui ne pensaient qu'à leur pouvoir
politique, et notamment le ministre de l'industrie et de l'énergie de
l'époque ( il était un fasciste notoire). Je l'ai un peu côtoyé en 1977 et
il ne pouvait pas dire deux phrases sans citer d'une manière ou d'une autre
son héros éternel Hitler. Figures-toi que durant tout son règne, le parti
communiste algérien était de nouveau en clandestinité. La nationalisation
des terres, les hydrocarbures et surtout du commerce extérieur et intérieur
n'avait rien à avoir avec la philosophie communiste ou socialiste.
Claude : Pourtant cette philosophie base
l’efficacité d’un gouvernement et sa justice sociale sur la nationalisation
totale de tout ce qui bouge et vit, comme entreprise dans un pays. C’est ce
qui est arrivé en Algérie. Et pourquoi n’y avait-il pas d’entreprises
privées ?
Mansour : Elle était tout
simplement dûe au fait que son entourage voulait se créer des empires de
pouvoir et s'enrichir sans limite. Voila le drame du régime de
Boumediene. Il voulait être le Bismarck du pays, mais il a mal choisi son
entourage.
Claude : Oui, on peut accuser Ben Bella et sa
suite de tous les péchés, on peut blâmer Boumediene et ses conseillers, mais
que faisait l’armée dans tout cela, elle que l’on accuse d’avoir toujours
contrôlé indirectement le pays ? Quelles étaient ses orientations, ses
politiques ? Pourquoi a-t-elle accepté ce système pour l’Algérie? Était-elle
de connivence ? Était-ce un autre nid de profiteurs qui voulaient s’enrichir
au détriment de l’État, et se foutaient du genre de régime implanté dans le
pays ? Ou était-elle simplement communisante au moment de l’indépendance ?
Il me semble que cela fait beaucoup de monde, en même temps, qui a accepté
le régime le pire pour ton pays, le régime totalitaire.
Mansour :
Pour changer un peu le sujet, et je veux revenir à la question relative à
l'encadrement des administrations et des secteurs économiques algériens des
années 70. Je t'avoue que je n'ai pas de réponses scientifiques. Tout ce que
je peux te dire, c'est que cet encadrement a été le fruit de deux éléments
fondamentaux, je pense. Tout d'abord, il faut se rappeler que le principe
de « l'affirmative action », qui avait donné de nouvelle chances aux noirs
américains à se réinsérer dans la vie économique des USA était en fait déjà
discuté dans les rouages politiques et culturels français dans les années 50
pour essayer de trouver une solution à l'intégration de l'Algérie dans la
république française. Les Bourdieux et les Germaines Thillons, de la France
des années après la 2ième guerre mondiale, se sont dépensés sans
fin pour assurer la francisation définitive de l'Algérie. A la veille du
déclenchement de la guerre de libération algérienne en 1954, moins de 25%
des enfants algériens étaient scolarisés. Figures-toi qu'à cette période le
taux de scolarisation des indigènes, comme on nous appelait, était inférieur
au taux de scolarisation dans le Congo belge. Mais pour essayer de
marginaliser le mouvement indépendantiste algérien l'administration
française avait lancé un vaste programme de scolarisation, à tel point que
vers les années 58 le taux de scolarisation était passé de 25% a près de
60%. Plus important encore était la politique française d'ouvrir enfin les
portes de l'enseignement secondaire et supérieur aux algériens tout en
faisant un effort d'ouvrir le marché de la fonction publique aux Algériens.
Pour te donner une idée de la
situation de la formation en général en Algérie, je te citerai tout
simplement le cas de ma ville natale Tizi Ouzou, qui était la capitale de
toute la Kabylie déjà à l'époque de la colonisation française. Pour une
ville de plus de 10,000 habitants, elle avait seulement deux écoles
primaires, une pour les colons et quelques bourgeois algériens et une autre
pour les indigènes arabes. Les noms officiels de ces deux écoles étaient
l'école Gambetta et l'école Jean-Maire. Mais elles étaient en fait connues
comme l'école des français et l'école des indigènes.
J'ouvre une toute petite parenthèse
pour te raconter ma propre expérience à ce sujet. Comme je te l'avais dit
dans un de nos dialogues précédents, mon frère aîné m'avait inscrit de
force, à l'age de 9 ans à l'école des indigènes. A la fin de ma première
année scolaire, le directeur a dû penser que je devais avoir les meilleurs
conditions pour me préparer au concours d'entrée au Lycée. Il avait donc
demandé mon transfert vers l'école des français. Malheureusement pour moi,
apparemment, je ne reflétais pas la bonne image d'un américano-français, aux
yeux d'un instituteur qui pourtant était algérien et vivait à deux pas de
chez moi. Ce qu'il me reprochait alors c'est que je ne pouvais pas
fréquenter son école d'élites en venant pieds nus à l'école et très mal
habillé de plus. A la fin de ma deuxième scolaire du primaire, je me suis
donc retrouvé encore à l'école indigène, qui ne préparait les enfants que
pour une formation professionnelle ou au certificat d'études primaires. Je
n'avais donc plus aucune chance de me retrouver un jour dans un
établissement du secondaire, qui ouvrait la voie sur les études supérieures.
Voila le type d'apartheid dans lequel le peuple algérien a vécu avant la
guerre de libération.
Claude : Merci de ce récit
intéressant. Heureusement que tu as pu par ta volonté acquérir l’éducation
que tu voulais et qui t’a bien servi. Je ne sais pas si ce sont les
politiques ou les erreurs des gouvernements français successifs qui ont
motivé le désir de l’indépendance chez votre peuple. Il me semble que même
si la vie avait été meilleure pour vous, la réalité du nombre ne pouvait
que vous pousser à rechercher votre indépendance et l’autodétermination de
vos affaires. Non seulement vous étiez arabes, berbères et autres avec une
religion et des coutumes différentes, vous étiez aussi des millions par
rapport au nombre de Français d’Algérie et votre pays avait été conquis.
Mansour : Bien qu'il détesta les
Algériens d'une manière viscérale, De Gaulle savait tout de même ce qui
était important pour la France. Il savait que l'Algérie allait devenir
indépendante, un jour ou l'autre. Il savait aussi que les intérêts
économiques et culturels de la France dépendaient de l'avenir de l'Algérie
indépendante. Il faut lui reconnaître que c'est grâce à sa vision de la
France de demain que nous avons encore en Algérie une élite francophone plus
forte que jamais. De Gaulle, à travers les accords d'Evian, pour la
négociation de l’indépendance algérienne, avait ouvert les grandes écoles
françaises aux Algériens. Jamais les jeunes Algériens n'ont eu autant de
possibilité d'accéder à ces écoles auparavant. Et les jeunes Algériens en
ont profité grandement. Mon frère a lui seul, en tant que sous directeur de
la statistique en Algérie avait formé des dizaines de statisticiens à l'INSEA
en France.
Claude : Je ne sais pas où tu prends cette
affirmation que De Gaulle détestait autant les Algériens. J’ai beaucoup lu
sur De Gaulle et je ne me rappelle pas d’avoir vu une démonstration de ce
que tu dis, ni une trace de racisme dans cet homme. De Gaulle a été un
visionnaire. Il aimait la France plus que tout, mais était de base un homme
juste, équitable et intelligent. Sa décision en rapport avec l’Algérie et
celle sur l’autodétermination des colonies le démontrent bien.
Mansour : Parallèlement à la
politique agressive de la France pour défendre ses marchés et sa culture, le
gouvernement de Boumediene avait lui aussi fait un effort considérable pour
donner une élite sérieuse à son nouveau pays. Figures-toi que pendant toute
la période de Boumediene, le Ministère de l'énergie et de l'industrie a à
lui seul formé plus d'ingénieurs et de gestionnaires que le Ministère de
l'enseignement supérieur tout entier. Malheureusement depuis la crise
économique et financière des années 80, l'Algérie a arrêté d'investir dans
la création du capital humain. Même après Boumediene, je me souviens qu'il y
avait encore des centaines de boursiers Algériens au Canada. Ne parlons pas
des milliers d'autres qui étaient en France, en Angleterre, au USA et même
en Russie.
Claude : Si je comprends bien, c’est suite
aux politiques de Boumediene que tu as étudié aux USA. Sa mort a changé
radicalement la donne algérienne. Et en plus des boursiers à l’étranger, il
y avait aussi de nombreuses sociétés mixtes qui se sont formées et qui
éventuellement ont dû quitter le sol Algérien suite au changement de
gouvernement.
Mansour : Plus grave encore, la
formation des cadres a coûté des millions de dollars dans les années
60/70/80, et ils ont tous été mis à la retraite aujourd'hui. Voilà ce qui me
fait pincer le coeur aujourd'hui. L'Algérie a sacrifié énormément pour se
doter d'une élite d'un standard international et ne trouve rien de mieux que
de la mettre à la retraite au moment où justement elle pourrait rendre le
plus grand service à la nation. C'est pour moi le plus grand crime que le
régime actuel et ses prédécesseurs ont commis vis-à-vis de tous ceux qui ont
sacrifié leur vie pour cette nation existe aujourd'hui.
Claude : Je suis totalement en accord avec
toi et je n’ai jamais compris pourquoi cela est arrivé. Est-ce à cause de
l’armée ? Ou pour faire de la place aux jeunes? Ce fut une bêtise grave et
qui a sûrement nuit au développement de l’Algérie.
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