Ce dialogue traite de la
démocratie en Algérie et des besoins des jeunes algériens. Quelques
commentaires sont ajoutés aussi sur l'Angleterre.
au 17 octobre 2003
Mansour :
Je viens de passer une semaine à Alger. Je n'ai pas eu le temps de voir tous
mes amis, mais j'ai eu l'occasion de vivre un événement politique unique
dans l'histoire de l'Algérie. Pour une fois dans la vie de ce pays, le parti
politique majoritaire, responsable de l'élection de Bouteflika dans le
passé, a décidé de choisir un autre candidat pour les prochaines élections
présidentielles. Et comme prévu, le président algérien a tout fait pour
empêcher le FLN de tenir son congrès extraordinaire afin d'officialiser sa
nouvelle candidature à la présidence. Jamais un président n'a utilisé aussi
bien les autorités locales que les pouvoirs judiciaires du pays pour
interdire à un parti politique de se réunir pour une raison ou une autre.
Mais le FLN, qui après tout a crée la culture politique de l'Algérie
d'aujourd’hui a déjoué toutes les tentatives de Bouteflika. Sachant que le
ministre de l'intérieur en particulier allait certainement interdire toute
réunion du FLN, ce dernier avait annoncé une fausse date de réunion de son
comité central. Mais un jour avant la date prévue, le FLN avait réuni plus
de 1300 délégués à son siège, alors que les services de sécurité étaient
probablement préparés à s'opposer à un tel événement qui devait se dérouler
le lendemain. En moins de 45 minutes, la réunion du comité central avait
terminé ses travaux et la candidature de Benflis aux élections
présidentielles de 2004 a été approuvée, alors que Bouteflika était à Paris
en train d'essayer de convaincre Chirac de lui venir en aide pour sauver son
poste de président.
Claude : Bravo. J’espère
qu’il y aura une suite et que l’Algérie aura enfin une vraie élection.
Mansour :
Ce n’est certainement pas la première crise
politique dans l'histoire du FLN, mais c'est la première fois que le régime
politique algérien se trouve devant une crise sérieuse et ouverte au public.
Pour ce qui me concerne en particulier, je considère que cette crise
politique était nécessaire pour l'avenir du pays, car elle doit décider
en fin de compte entre une Algerie islamique supportée par les régimes du
Moyen-orient en général et de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes en
particulier d'une part, ou une Algérie ouverte au reste du monde en général
et à l'Europe en particulier d'autre part. Malgré son passé pro-islamiste le
FLN, parti politique extrêmement souple du point de vue idéologique, a
finalement compris qu'il devait enfin se démarquer définitivement de la
mouvance islamiste, s'il veut continuer a être le parti politique le plus
important du pays. La seule chose qui intéresse ce parti c'est le pouvoir,
et il est prêt à s'allier au diable si nécessaire pour avoir ce pouvoir. Il
l'a déjà démontré à maintes reprises dans le passé. D'abord il a été le
partisan farouche du socialisme en Algérie. Ensuite il a tourné casaque et a
approuvé toutes les reformes économiques, politiques et sociales proposées
par les chefs d'état depuis la mort de Boumediene. C'est un parti qui n'a
vraiment aucune morale.
Claude : J’allais le
dire. Le FLN pratique la realpolitik. Normalement si un parti ne rejette pas
sa philosophie de base et s’adapte aux tendances du temps, il réussit à
survivre et s’il perd le pouvoir et réussit à le reprendre éventuellement. Pour
ma part, je suis surpris que le FLN après avoir fait tant de tort à
l’Algérie soit toujours aussi important.
Mansour :
Mais je t'avoue que je suis prêt à l'encourager dans sa nouvelle voie
anti-islamiste, bien que je sois certain que ce même parti n'aurait pas
hésité une seconde à supporter la mouvance islamiste en Algérie si elle lui
permettait de rester au pouvoir. Pour ce qui me concerne, j'essaie
d'appliquer la fameuse déclaration de Churchill qui disait que la Grande
Bretagne n'avait pas d'alliés éternels mais des alliances conjoncturelles.
Claude : Je crois que cette déclaration est
de De Gaulle lorsqu’à Londres, durant la 2ième guerre mondiale,
il défendait l’intérêt de la France auprès des Alliés et insistait en tout
temps pour avoir une liberté d’action au nom de la France même quand cela
embarrassait les stratégies de ses partenaires de guerre. « La France n’a
pas d’amis, elle n’a que des intérêts » disait-il. Churchill
écrira après la guerre: « De toutes les croix que j’ai portées durant la
guerre, la croix de Lorraine (l’emblème de la France Libre) fut la
plus lourde ». Il garda malgré tout beaucoup d’admiration et d’affection
pour De Gaulle.
Mansour : Durant tout mon séjour
en Algérie cette fois-ci j'ai essayé surtout de prendre contact avec la
nouvelle génération des Algériens. Tu ne peux pas t'imaginer combien notre
jeunesse a changé depuis les années folles de 1970. Aujourd'hui pas un seul
jeune algérien n'attend quoi que ce soit du gouvernement ou de l'état en
général. Cette nouvelle génération sait très bien que son avenir dépend
entièrement de sa propre ingéniosité et de ses efforts particuliers. Elle
n'attend rien de l'état.
Claude : N’est-ce pas
normal puisque l’État ne lui a rien donné ? Cela rencontre certaines
opinions que je t’ai données dans le passé en rapport avec l’avenir de ton
pays et mon optimiste à le voir prendre sa place dans le monde. C’est par
l’ingéniosité de sa jeunesse qu’il se transformera en une société qui
recherche la compétition, la qualité et le succès. Cela ne peut qu’être
positif pour le futur.
Mansour : Ce qui est déjà un grand pas dans la métamorphose
de culture nationale du pays. Il est vrai que l'état a toujours la
responsabilité de venir en aide aux populations le plus démunies, mais il
n'a pas la responsabilité d'assurer la vie au reste de la société. Et la
nouvelle jeunesse algérienne en est pour la première fois, depuis 1962, très
consciente de ce fait. Ce qui est déjà une très grande victoire culturelle
pour l'Algérie. J'ai été très étonné par le nombre de jeunes diplômés et
même non diplômés du supérieur qui ont déjà pris leur propre avenir dans
leurs mains en montant des entreprises privées toutes petites pour le moment
mais qui démontrent bien que cette jeunesse est décidée à construire son
propre avenir.
Claude : Bravo
encore et ces petites entreprises deviendront grandes, se regrouperont,
créeront du capital, des emplois et démontreront que c’est par l’initiative
personnelle et le goût du risque que l’on peut réellement mettre à profit
ses talents. L’Algérie sera alors réellement lancée sur la piste de la vraie
démocratie.
Mansour : Mais le conflit culturel entre
les islamistes et les pro-occidentaux en Algérie est aussi vivant que
jamais. Il suffit de voir comment les filles s'habillent à Alger en
particulier pour en avoir la certitude. Plus de la moitié des filles
algériennes de tout âge continuent à se cacher derrière le hidjab, alors
qu'un nombre de plus en plus grand de jeunes filles ont tout de même le
courage de porter des blues jeans très serrés au vu et au su de tout le
monde. Même la Kabylie, qui est pourtant très politisée et qui s'oppose
farouchement au mouvement islamiste, a tout de même un grand nombre de
filles qui portent le hidjab. Suite à mes observations très limitées, je
l'avoue, je ne pense pas que la démocratie telle que tu la souhaites pour
l'Algérie sera bénéfique à très long terme pour ce pays.
Claude : … et à moyen
terme, je crois. C’est le travail, le risque, le succès, qui seront la
motivation pour la masse vers la démocratie. Les milliers de jeunes qui ont
du talent, ont faim de réussite, et qui cherchent par tous les moyens de
s’en sortir, seront les piliers de la démocratie qui cogne à la porte de
l’Algérie.
Mansour : La démocratie à l'occidental en Algérie aujourd'hui
ne peut mener que vers une république islamique à très court terme. Et je me
souviens que c'est grâce à la démocratie que des gens comme Hitler ont
finalement pris le pouvoir et transform leurs sociétés en ghettos de
l'ignorance, de la xénophobie et de haine de tout genre.
Claude : Tu répètes
encore cette comparaison boiteuse. Tu sembles oublier les SS et les SA de
Hitler qui ont menacé, tué, emprisonné des milliers d’allemands, qui ont
volé par la propagande mensongère et la méthode forte les élections qui ont
donné à Hitler un nombre de sièges suffisants pour que le président lui
demande finalement de devenir le chancelier. Ce n’est pas la démocratie
cela. Et de toute façon il y aura toujours des exceptions qui viennent
confirmer la règle.
Mansour : Je ne voudrais pas que mon pays d'origine en soit
un nouvel exemple. Je préférerais encore une dictature militaire sans
limite, à condition que cette dictature non seulement arrête définitivement
l'avance politique des mouvements islamistes en Algérie et élimine une bonne
fois pour toute ce danger pour notre avenir.
Claude : Cela est
impossible et aucune armée ne peut les effacer du pays. Soyons réalistes. Ce
n’est pas la guerre de ti-Bush qui a diminué la mouvance islamiste dans le
monde. Au contraire, comme nous avions prédit, elle ne cesse de croître.
C’est l’éducation, la formation, les emplois, les revenus, le succès,
l’opportunité de faire des choses librement qui changeront finalement en
profondeur les sociétés menacées par les islamistes fondamentalistes. Et
pour ce faire, je crois que seule une vraie démocratie permet à chacun de
profiter de ses talents. Cela se réalisera en Algérie. Tu as toi-même
ressenti chez les jeunes algériens l’expression de ce besoin. Et si on leur
ferme la porte et que l’on ne permette pas à tous ces désirs d’éclorent, ils
se retourneront vers des mouvements qui prônent pour eux la seule solution
pour s’en sortir. Comme disent les islamistes fondamentalistes : la solution
c’est l’Islam.
Mansour : L'exemple de la Turquie me donne encore un peu
d'espoir pour l'Algérie. Je suis sûr et certain que les forces de sécurité
en Algérie sont les seules forces politiques capables non seulement
d'empêcher les fondamentalistes islamistes algériens de prendre le pouvoir,
comme elles l’ont fait en 1991 mais qu'elles sont les seuls garants d'une
constitution laïque dans notre pays. Je voudrais sincèrement avoir une
constitution à la Turc en Algérie.
Claude : Je croyais que
vous aviez déjà une constitution laïque en Algérie. N’y a-t-il pas une
séparation de l’État et de la religion. Certes les dirigeants tiennent
compte dans certains cas du Coran mais en principe, n’êtes-vous pas un état
laïque? D’ailleurs remarque qu’en Turquie la tendance islamiste est forte et le parti qui a le plus de sièges les a gagnés lors de la dernière
élection en appuyant son programme sur le fondamentaliste. Pourtant il
accepté de gérer le pays en tenant compte de la séparation de l’État et de
la religion.
Mansour :
Ce genre de raisonnement de ma part doit certainement te choquer, mais je
n'ai toujours pas confiance en un système démocratique dans des pays comme
l'Algérie qui n'a jamais pratiqué ce genre de gouvernance dans le passé,
même durant la période coloniale française, où les élections étaient
organisées à partir du palais du gouverneur général de l'Algérie ( je ne
sais pas si tu connais la fameuse expression des élections à la Niejelaine -
fameux gouverneur général de l'Algérie en 1947-).
Claude : Tu ne me
choques pas. Je te trouve pessimiste, triste et manquant de confiance dans
les jeunes. Je crois que tu verras, durant les prochaines années, l’Algérie
changer encore plus rapidement qu’elle l’a fait durant les dernières et tu
constateras que les jeunes crieront leur besoin de liberté, d’opportunité,
du vent du large et qu’ils l’obtiendront. Le temps est mûr, le monde change,
les idées deviennent universelles, le commerce aussi. Chacun veut sa place
au soleil et l’Algérie qui a connu et connaît l’Occident, qui a une
diaspora importante dans ce monde ne peut que répondre aux échos qu’elle
entend et se collera plus à ce monde qu’à celui des temps anciens préconisés
par les islamistes fondamentalistes.
Mansour : Je
te remercie de ton optimiste, mais je crains que cela ne se réalise pas. Par
contre, tu parles à long terme et peut-être que finalement la jeunesse qui
demain dirigera de la nation saura peut-être transformer l’Algérie comme tu
la voies. En passant : Merci pour les photos de ton voyage en Angleterre.
Tout comme toi j'ai été vraiment ébloui par tous les vestiges historiques de
ce grand peuple que j'ai vu durant mon dernier séjour qui remonte aux années
80. Londres en particulier est une ville à voir au moins une fois dans la vie.
Claude : J’ai été
profondément impressionné, beaucoup plus qu’avant, par la force de ce peuple
qui vit dans un pays de grandeur équivalente au quart de la France et qui a
réussi à bâtir un empire qui contrôlait dans le monde le sucre, les épices,
la fourrure, la soie, les poissons et qui a mené de front des guerres
maritimes aux quatre coins de la planète pour conquérir toutes ces
richesses. Les monuments de Londres expriment bien la reconnaissance du
peuple, soulignent aussi le courage, l’hardiesse, la bravoure et
l’intelligence des hommes du passé de ce pays. J’ai vu un monument immense
dans l’abbaye de Westminster, qui m’a fort impressionné, celui du général
Wolfe qui a gagné la bataille des plaines d’Abraham lors de la guerre de
Québec. Il est mort sur le champ de bataille mais a permis par cette
victoire que le Canada passe à l’Angleterre ainsi que le commerce de la
fourrure et les poissons des bancs de Terreneuve et la Louisiane. Et ce
n’est qu’un monument parmi des milliers !
À bientôt.