Alain
Antoinette suit de près les progrès de sa grossesse et obéit à son médecin. Tout
va bien. Elle a cessé de travailler en septembre. Même si elle se rend
régulièrement à son salon pour vérifier les comptes, elle ne passe plus de
journées debout à faire de la coiffure. Et surtout, elle ne travaille pas le
soir jusqu’à des heures impossibles. Le mois de janvier approche et elle a hâte
de voir si ce sera un garçon ou une fille. Elle aimerait tant avoir une fille.
Mais, ce qui compte vraiment, c’est que tout aille bien et que le bébé soit en
bonne santé. Les fêtes arrivent. Elle se couche à des heures raisonnables. Pour
une rare fois, Charles-Émile ne va pas à Saint-Jérôme passer Noël ou le Jour de
l’An en famille. Les Dupras se réunissent à la fête des Rois chez tante
Albertine, rue Henri-Julien, malheureusement sans Mémère Dupras, ni Antoinette
qui décide de rester à la maison car elle va accoucher dans les prochains jours.
Charles-Émile amène Jean-Claude et Pierre-Paul voir leurs oncles, tantes,
cousins et cousines. Le 13 janvier, le Docteur Thibault vient voir Antoinette et
demande à Charles-Émile de l’amener à l’hôpital, car elle est très grosse et il
ne veut prendre aucune chance.
Dès son admission, ses douleurs commencent et durent jusqu’au lendemain matin
quand elle accouche d’un gros garçon de neuf livres, en très bonne santé. Elle
est heureuse et oublie sa fatigue lorsqu’on lui apporte le bébé, tout rose et
propre. Elle en pleure de joie et remercie le Seigneur. Charles-Émile rentre à
la maison et annonce à ses fils qu’ils ont un nouveau frère qui se nommera
Alain. Dès sept heures le matin, Charles-Émile se rend directement avec eux à la
pouponnière et demande à voir Alain Dupras. L’infirmière lui fait signe qu’il
n’est pas là mais dans une pièce voisine et qu’il doit d’abord rencontrer le Dr.
Thibault. Sitôt dit, sitôt fait. Le médecin le rassure, le bébé a une petite
infection et, pour protéger les nourrissons, ils ont décidé de le placer dans la
pièce voisine de la pouponnière générale. Charles-Émile et ses fils remarquent,
par la porte vitrée de la pièce, qu’il y a trois ou quatre autres bébés dans ce
local. La garde leur désigne Alain mais n’approche pas son petit lit près de la
porte, « de crainte d’un courant d’air », dit-elle. A moitié rassuré seulement,
Charles-Émile raconte cet incident à Antoinette qui demande immédiatement à voir
son bébé. La garde répond qu’elle ne peut l’amener sans la permission du Dr.
Thibault, or il vient malheureusement tout juste de quitter l’hôpital.
Antoinette s’inquiète. La garde lui répond que ce genre de chose se produit
souvent et que ce n’est qu’une mesure de prudence. Le matin suivant, le Dr.
Thibault lui explique qu’il vaut mieux que le bébé ne sorte pas du local où il
se trouve afin que la poudre appliquée sur ses rougeurs fasse effet. Il lui
garantit qu’elle amènera son bébé avec elle, dans deux jours, en quittant
l’hôpital. Elle est rassurée, se calme et s’endort.
À son réveil, elle repasse tout le fil des événements dans sa tête et pense à
Bébé Adhémar qui n’a pas été baptisé. Inquiète, elle suggère à Charles-Émile de
faire baptiser Alain par l’aumônier de l’hôpital, le jour même où elle sortira.
Il est d’accord. Le 16 janvier 1943, Alain arrive, emmitouflé et Antoinette,
rayonnante de bonheur, le contemple. Elle le trouve beau, en pleine forme. Elle
est heureuse de le serrer de nouveau dans ses bras. Ils descendent à la chapelle
où se trouvent le parrain, Adhémar Bibeau et la marraine. Le bébé est baptisé
Alain-Adhémar-Joseph. Puis, c’est le départ. Ils se retrouvent tous rue Beatty.
Elle dépose Alain sur la table de cuisine et le déshabille pour l’examiner. Elle
est stupéfaite de constater l’ampleur de l’infection sur la partie inférieure de
son corps. Elle le nettoie, applique la poudre prescrite par le docteur et va le
coucher dans son ber pour la nuit. Il dort mal, pleure, se réveille sans arrêt
et geint. Antoinette ne s’en fait pas trop car elle croit bien connaître les
bébés.
Trois jours passent et les rougeurs sont toujours présentes. Les pleurs ont
diminué, mais l’enfant ne boit presque pas et devient de plus en plus
léthargique. Le docteur Thibault arrive, examine le bébé et conclut qu’il vaut
mieux le ramener à l’hôpital, sous sa surveillance et celle des gardes. Il
déclare à Antoinette qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Ce n’est rien de grave
et dans quelques jours, tout au plus une semaine, Alain reviendra, pétant de
santé.
À l’hôpital, on le replace dans le même local. Charles-Émile et Jean-Claude
constatent, lors d’une visite, qu’il y a maintenant six bébés. Le temps passe,
la semaine passe. Le médecin se fait toujours aussi rassurant. Le 28 janvier, il
arrive à la maison, l’air penaud et annonce qu’Alain est mort le matin.
Antoinette s’effondre. Elle ne le croit pas, n’y comprend rien. Il était si
gros, en si bonne santé, si beau. « Que lui avez-vous fait ? » lance-t-elle en
pleurant. Le médecin réplique qu’il s’agit d’une infection de pouponnière, que
plusieurs bébés sont atteints de la même façon et que, malheureusement, ce sont
des choses qui arrivent. Il pensait pouvoir le guérir mais sa condition s’est
subitement détériorée. Jean-Claude et Pierre-Paul rentrent à la maison sur ces
entrefaites. Ils voient la grande peine qui déchire leur mère et comprennent
alors que leur frère est mort. Jean-Claude, assommé, se jette dans les bras
d’Antoinette, avec Pierre-Paul à sa suite. La scène ne peut être plus triste. Le
Dr. Thibault quitte la maison sous le regard haineux de Charles-Émile. Le
lendemain, une courte cérémonie funéraire a lieu à la chapelle de l’Hôpital pour
Alain et il est enterré au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges. Antoinette
demeure inconsolable. Toute sa vie, elle dira, le 14 janvier : « aujourd’hui
c’est l’anniversaire d’Alain ». Charles-Émile, pour sa part, sera toujours
convaincu que le Dr. Thibault a tué son garçon en l’empoisonnant avec de la
poudre.